You are currently viewing Le DPE avant 2026 : le paradoxe français de la transition énergétique

Depuis l’adoption de la loi Climat et Résilience en août 2021, la France a engagé un tournant décisif dans la lutte contre les logements trop énergivores. Dès le 1er janvier 2025, la mise en location des logements classés G sera interdite. Cette réforme vise à éradiquer progressivement les « passoires thermiques » du parc locatif d’ici 2034. Cependant, malgré des objectifs honorables, le système actuel de classement présente des incohérences majeures, notamment à l’égard des logements chauffés à l’électricité. Ces limites techniques et méthodologiques expliquent en grande partie la réforme profonde du DPE prévue pour 2026.

 

Pourquoi une réforme contre les « passoires énergétiques » ?

 

La lutte contre les passoires énergétiques part d’un constat simple mais alarmant : une grande partie du parc immobilier français, notamment les logements construits avant les années 1980, reste mal isolée et équipée de systèmes de chauffage dépassés. Résultat : une consommation excessive d’énergie, des émissions importantes de gaz à effet de serre et, pour beaucoup de ménages, une véritable précarité énergétique. Face à ce défi, le législateur a choisi de frapper fort en inscrivant la performance énergétique au cœur de la politique du logement.

Adoptée en août 2021, la loi Climat et Résilience a posé les bases d’une transformation progressive du marché locatif. Son principe est clair : les logements les plus énergivores, classés F ou G au Diagnostique de Performance Énergétique (DPE), devront peu à peu disparaître du parc locatif. Le premier cap arrive très vite. Depuis le 1ᵉʳ janvier 2025, les logements classés G au DPE ne peuvent plus être proposés à la location, ni lors d’un nouveau bail, ni lors d’un renouvellement. Ces logements sont désormais réputés indécents au sens de l’article 6 de la loi du 6 juillet 1989 sur les rapports locatifs. Cette interdiction ne constitue pas seulement une mesure technique : elle modifie profondément la définition même du logement décent, en y intégrant la dimension énergétique au même titre que la salubrité ou la sécurité

L’interdiction ne s’arrête pas là. Le calendrier prévoit l’extension du dispositif aux logements classés F à partir de 2028, puis aux E dès 2034. L’idée est d’imposer un rythme de rénovation continue, afin d’amener progressivement l’ensemble du parc immobilier vers une meilleure efficacité énergétique. Cette réforme a aussi une portée sociale : elle vise à protéger les locataires des logements les plus coûteux à chauffer et à encourager les propriétaires à entreprendre des travaux de rénovation grâce aux dispositifs d’aides existants, comme MaPrimeRénov’ ou les certificats d’économie d’énergie.

 

Le calcul injuste pour les logements chauffés à l’électricité par le DPE actuel par un exemple 

 

Le DPE constitue le pilier central de ce dispositif. Cet outil, devenu opposable depuis 2021, mesure la consommation d’énergie d’un logement et son impact sur le climat. Le classement, de A à G, repose sur la consommation d’énergie primaire exprimée en kWh par mètre carré et par an. Or, c’est précisément ce mode de calcul qui soulève de nombreuses critiques. En effet, le DPE applique un coefficient de conversion pour transformer la consommation d’énergie finale (celle réellement utilisée par l’occupant) en énergie primaire (celle nécessaire à la production et au transport de cette énergie). Ce coefficient diffère selon la source d’énergie : il est historiquement plus élevé pour l’électricité que pour le gaz. Résultat : un logement électrique bien isolé peut être classé moins favorablement qu’un logement au gaz légèrement plus consommateur. Ce choix reposait à l’origine sur le rendement des centrales thermiques à charbon ou à gaz, très énergivores. Mais dans un mix français largement décarboné — où plus de 90 % de l’électricité est produite sans émissions directes de CO₂ —, ce coefficient n’a plus de pertinence environnementale.

 

Exemple : 

 

Imaginons deux maisons voisines, parfaitement identiques : 1 000 m² chacune, même isolation, même confort, même coût initial de chauffage — 1 000 euros par an. La première, appartenant à un couple de retraités, est chauffée à l’électricité ; la seconde, habitée par une famille, fonctionne au gaz.

Au fil du temps, leurs factures évoluent différemment : l’électricité augmente de 2,7 % par an, le gaz de 1,8 %. L’année suivante, la maison électrique paie 1 027 euros, la maison au gaz 1 018 euros. Une différence minime. Pourtant, lorsqu’un diagnostiqueur vient établir leur DPE, le résultat est fort.

La maison électrique affiche une consommation finale de 75 kWh/m²/an. Mais le DPE ne s’arrête pas là : il multiplie ce chiffre par le fameux coefficient 2,3, ce qui porte la consommation dite « primaire » à 172,5 kWh/m²/an — soit 172 500 kWh pour l’ensemble du logement. La maison au gaz, elle, consomme 78 kWh/m²/an ; appliqué à son coefficient de 1,1, le total n’atteint que 85 800 kWh.

Le verdict est alors sans appel : la maison au gaz, pourtant plus polluante, obtient un meilleur classement énergétique (C ou D), tandis que celle à l’électricité est reléguée à une classe D, voire E. Autrement dit, un logement qui utilise une énergie propre et nationale apparaît moins vertueux qu’un logement reposant sur des énergies fossiles. Ce paradoxe, vécu par de nombreux propriétaires, illustre parfaitement les limites du système actuel. Il faut toutefois préciser que cette injustice ne concerne pas tous les logements chauffés à l’électricité. Les habitations mal isolées ou dotées d’équipements anciens restent logiquement mal classées, indépendamment de la méthode de calcul.

Ce n’est donc pas la performance réelle du logement qui est sanctionnée, mais la méthode de calcul elle-même. Et c’est là que réside toute l’ambiguïté : le DPE, censé refléter la consommation énergétique et l’impact climatique d’un logement, aboutit parfois à des conclusions contraires à la logique écologique.

 

Vers une correction du DPE en 2026

 

Conscient de ces incohérences, le gouvernement a prévu une refonte du DPE pour janvier 2026. Cette réforme aura plusieurs objectifs : réviser les coefficients de conversion, rééquilibrer la comparaison entre énergies et mieux intégrer la réalité carbone des différentes sources.

Les prochaines évolutions devraient ainsi permettre de valoriser davantage les logements chauffés à l’électricité, surtout lorsque celle-ci provient de sources décarbonées. De même, les seuils de classement pourraient être ajustés pour éviter les disparités entre biens similaires. Cette réforme s’accompagnera du maintien d’aides publiques comme MaPrimeRénov’ et les certificats d’économie d’énergie, afin d’inciter les propriétaires à rénover plutôt qu’à se séparer de leur bien.

 

Sources : 

 

https://www.lejdc.fr/clermont-ferrand-63000/economie/dpe-pourquoi-850-000-logements-vont-sortir-du-statut-de-passoires-energetiques_14749560/

https://www.pnc-france.org/le-dpe-une-trahison-vis-a-vis-du-climat-et-une-injustice-sociale/

 

Cette publication a un commentaire

  1. Nicolas PEUGNIEZ

    Merci pour cette bonne synthèse sur la révision du coefficient d’énergie primaire et les arguments développés en sa faveur.

    QQ éléments de discussion par le gazier de service 😉

    Conventionnellement, dans la statistique publique et concernant le nucléaire, on prend comme énergie primaire l’énergie disponible dans le combustible nucléaire, avant transformation en électricité (cf le diagramme de Sankey dans https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-energie/fr/6-bilan-energetique-de-la-france ).
    Du coup, si le DPE vise à un calcul en énergie primaire équivalente, on a effectivement un coefficient assez élevé, même pour le nucléaire (1/3 de l’énergie du combustible transformée en électricité), sauf à compenser ce handicap initial en gagnant sur l’efficacité l’appareil de chauffage (ex: la Pompe à Chaleur a un COP qu’on considère souvent proche de 3 kwh-thermiques délivrés pour 1 kWh d’électricité utilisé, vs 1 pour le chauffage Joule).
    Cependant, comme vous l’indiquez, le but du DPE est sans doute plutot de prendre en compte les émissions de gaz à effet de serre que l’énergie primaire.

    Si on raisonne en termes de politique sociale et budget des ménages, c’est plutot la consommation en énergie finale et le prix de l’énergie finale livrée qui serait à prendre en compte.
    Les « passoires thermiques » sont tout autant un problème de GES qu’un problème social. Le changement de coefficient d’énergie primaire n’impactera pas la facture…

    Cependant, dans ces temps de tension sur le logement, ce « changement de thermomètre » permet de respecter formellement la décision de retirer du parc les logements mal cotés au DPE, et d’aider au déploiement du chauffage électrique…

    Bref, bcp de paramètres divers qui se rencontrent dans ce genre de politiques publiques (économiques, sociaux, comportementaux, environnementaux…)

    Si vous vous intéressez au sujet, dans les ressources officielles utiles:
    https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/tableau-de-suivi-de-la-renovation-energetique-dans-le-secteur-residentiel (avec un temps de latence assez long, lié au processus d’inventaire statistique par le CEREN)
    Voir aussi cette étude sur l’impact réel des rénovations sur le résidentiel pour mesurer l’efficacité des politiques publiques: https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/media/8531/download?inline
    … et sans doute plein d’autres.

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