« C’est allé très très vite ». Ces quelques mots prononcés par des habitants de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, dans l’Aude, permettent de comprendre la violence à laquelle peuvent être confrontées les populations lors d’un incendie majeur. En août 2025, le feu des Corbières avait ravagé près de 17 000 hectares, détruit des habitations et causé la mort d’une personne. Un an plus tard, alors que la France connaît à nouveau un été marqué par d’importants incendies, la question reste la même : sommes-nous suffisamment préparés face à ces nouveaux feux ?
Le risque incendie n’est pourtant pas nouveau. Mais il évolue. Les températures plus élevées, les périodes de sécheresse et l’état de la végétation créent des conditions favorables à la propagation des flammes. Météo-France estime ainsi que, dans une France à +4 °C à l’horizon 2100, le risque de feu pourrait se généraliser à l’ensemble du territoire et que la saison des incendies pourrait s’allonger d’un à deux mois dans certaines régions.
Derrière ces chiffres se trouvent cependant des territoires et des personnes qui doivent apprendre à vivre avec ce risque. C’est cette évolution qui pose aujourd’hui une question au droit : les règles actuelles sont-elles suffisamment adaptées à un risque qui évolue plus rapidement que les territoires ?
Des incendies plus intenses qui transforment le risque
Pendant longtemps, le risque de feux de forêt a surtout été associé au sud-ouest de la France. Cette représentation évolue progressivement.
Le changement climatique joue un rôle important dans cette évolution. Des températures plus élevées et des périodes de sécheresse plus longues peuvent assécher la végétation et favoriser la propagation des incendies. Le ministère de la Transition écologique indique que le risque progresse désormais vers le nord et concerne des régions qui étaient jusqu’ici moins exposées.
Mais le problème ne vient pas uniquement du climat. Une partie importante des départs de feu est également liée aux activités humaines. Selon Météo-France, neuf feux sur dix sont d’origine humaine, dont la moitié serait liée à des imprudences ou à des comportements dangereux.
Cette réalité permet de comprendre pourquoi la prévention ne peut pas reposer uniquement sur les moyens mobilisés une fois l’incendie déclaré.
Les conséquences peuvent également être particulièrement importantes lorsque les habitations se trouvent à proximité des espaces naturels. C’est ce que les chercheurs regroupent sous le terme d’« interface entre espaces naturels et zones urbanisées ».
En mai 2026, le CNRS a justement publié les premiers résultats d’une expertise scientifique collective consacrée à cette question. Réunissant 17 chercheurs issus de plusieurs disciplines, cette étude analyse la manière dont les populations, les infrastructures et les territoires peuvent s’adapter face aux incendies.
Le sujet dépasse donc largement la seule protection des forêts. Il concerne également notre manière d’occuper et d’aménager les territoires.
Les témoignages des habitants permettent de mesurer cette réalité. Lors de l’incendie des Corbières, plusieurs habitants ont décrit la rapidité du feu et le sentiment de stupeur face à un phénomène qu’ils avaient pourtant l’habitude de connaître. Dans un témoignage rapporté après l’incendie, l’une des habitantes évoquait même une « terre de trauma », montrant que les conséquences d’un feu ne disparaissent pas lorsque les flammes sont éteintes.
Le problème est donc double : comment lutter contre les incendies et comment rendre les territoires moins vulnérables ?
Prévenir plutôt que réparer
Face à l’évolution du risque, le droit français dispose déjà de plusieurs outils de prévention.
L’un des principaux concerne les obligations légales de débroussaillement. Dans certains territoires exposés, les propriétaires doivent débroussailler autour de leurs habitations et de certaines installations afin de réduire la propagation du feu et de faciliter l’intervention des secours.
Le dispositif concerne désormais 52 départements, selon le ministère de la Transition écologique. Ces obligations sont fixées par le Code forestier et précisées localement par arrêté préfectoral.
Le débroussaillement peut sembler être une mesure simple. Pourtant, son efficacité est importante. Le gouvernement indique qu’après les incendies de 2025, les analyses ont montré que 90 % des maisons détruites se trouvaient sur des terrains non débroussaillés ou mal entretenus.
Ces chiffres montrent que la prévention ne relève pas uniquement des pouvoirs publics. Elle implique également les propriétaires et les habitants eux-mêmes.
Mais peut-on demander aux populations de s’adapter seules à un risque qui évolue à l’échelle du territoire ?
C’est là que la question de l’aménagement devient importante. Lorsqu’une maison est construite à proximité d’une forêt, le risque ne concerne pas uniquement la forêt. Il concerne également les habitants, les routes, les réseaux électriques et de télécommunication, les activités agricoles et économiques ou encore les services publics.
L’incendie des Corbières de 2025 en a donné une illustration concrète. Les flammes ont notamment détruit des infrastructures de télécommunication : plus de 950 poteaux et 33 kilomètres de fibre optique ont été endommagés. Plusieurs communes se sont ainsi retrouvées privées de communications pendant plusieurs jours.
Le feu devient alors un problème dépassant largement la seule question forestière.
Cette évolution pose également la question de la responsabilité. Qui doit agir ? Le propriétaire doit-il débroussailler ? La commune doit-elle adapter son urbanisme ? L’État doit-il renforcer les règles de prévention ? Les entreprises doivent-elles davantage prendre en compte le risque climatique dans leurs activités ?
Il serait difficile de répondre à ces questions par une seule règle. La prévention des incendies nécessite au contraire une action collective entre les propriétaires, les collectivités, les services de l’État, les pompiers et les acteurs économiques.
Un droit qui doit apprendre à anticiper
L’évolution des incendies montre finalement les limites d’une approche fondée uniquement sur la réaction. Les moyens de lutte restent indispensables, mais ils ne peuvent pas constituer la seule réponse.
Les travaux scientifiques récents vont dans ce sens. L’expertise du CNRS sur les interfaces entre villes et espaces naturels insiste sur la nécessité de renforcer la résilience des territoires face aux incendies dans un contexte de changement climatique.
Le droit de l’environnement dispose déjà de plusieurs principes permettant d’agir en amont, notamment le principe de prévention. Mais l’enjeu pourrait désormais être d’aller plus loin : adapter les règles d’aménagement, améliorer l’information des populations et renforcer la prise en compte des risques futurs.
Les témoignages des habitants montrent que derrière chaque incendie se trouvent des personnes qui doivent parfois reconstruire leur maison, leur activité professionnelle et leur quotidien. Le feu détruit en quelques heures ce qu’un territoire a parfois mis plusieurs décennies à construire.
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment éteindre les incendies, mais également comment construire des territoires capables de mieux leur résister.
Face à l’évolution du risque climatique, le droit de l’environnement doit-il encore principalement chercher à réparer les conséquences des catastrophes, ou doit-il désormais aller plus loin en imposant une véritable adaptation de nos territoires ?
Source :
https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/prevention-feux-foret
