« On ne peut pas traiter l’eau comme une marchandise ou un objet de spéculation financière. »
Cette déclaration de Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits à l’eau potable et à l’assainissement, prend aujourd’hui une dimension particulière à l’heure de l’explosion de l’intelligence artificielle.
Une consommation d’eau souvent sous-estimée de l’intelligence artificielle :
Lorsque les sécheresses frappent la France, les autorités demandent aux particuliers de réduire leur consommation d’eau. Pourtant, un acteur reste largement absent du débat public : les datacenters.
Ces infrastructures, qui hébergent les services numériques et les systèmes d’intelligence artificielle nécessitent d’importantes quantités d’eau pour refroidir les serveurs fonctionnant en permanence.
L’intelligence artificielle est souvent perçue comme une technologie virtuelle. En réalité, elle repose sur des milliers de serveurs installés dans des centres de données répartis dans le monde entier. Ces équipements génèrent une forte chaleur. Pour maintenir leur fonctionnement, les exploitants utilisent différents systèmes de refroidissement, dont certains reposent sur l’évaporation d’eau.
Dans son rapport Energy and AI publié en avril 2025, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que le développement rapide de l’intelligence artificielle entraîne une forte croissance des infrastructures numériques ainsi qu’une augmentation des besoins en ressources matérielles et énergétiques. L’AIE estime que les centres de données à l’échelle mondiale ont consommé environ 560 milliards de litres d’eau en 2023. Elle prévoit que ce volume pourrait doubler d’ici 2030 pour atteindre près de 1 200 milliards de litres par an.
Les grandes entreprises technologiques reconnaissent elles-mêmes une augmentation de leur consommation d’eau. Dans son rapport environnemental 2024, Google indique que sa consommation d’eau a atteint 6,1 milliards de gallons en 2023, soit près de 23 milliards de litres. L’entreprise précise que cette hausse est notamment liée au développement de ses activités numériques et de l’intelligence artificielle.
Les données publiées par Google montrent également que certains data centers consomment beaucoup plus d’eau que d’autres selon leur localisation et leur système de refroidissement. Le site de Council Bluffs dans l’Iowa, figure parmi les plus consommateurs du groupe avec près d’un milliard de gallons d’eau utilisés en 2024.
Cette réalité rappelle que derrière chaque requête adressée à une intelligence artificielle se cache une infrastructure physique dont l’empreinte environnementale est bien réelle.
Un cadre juridique encore inadapté aux enjeux des datacenters
Le problème n’est pas seulement la quantité d’eau utilisée. La localisation des datacenters joue également un rôle déterminant. Plusieurs enquêtes récentes ont mis en évidence l’installation croissante de centres de données dans des régions déjà confrontées à des tensions sur la ressource en eau.
Aux États-Unis, des observateurs alertent sur la multiplication des projets dans des zones régulièrement touchées par la sécheresse. Certaines collectivités s’inquiètent désormais de la concurrence entre les besoins des habitants, de l’agriculture et ceux des infrastructures numériques. Selon un rapport de Nature Finance publié en février 2025, 45 % des centres de données mondiaux sont implantés dans des bassins fluviaux présentant un risque élevé de pénurie d’eau.
Au Chili, qui fait face à une sécheresse sévère depuis plus de quinze ans, le développement des datacenters suscite des tensions locales. Leur consommation d’eau et leurs effets possibles sur les nappes phréatiques sont au cœur des préoccupations.
Face à l’augmentation de la consommation d’eau des infrastructures numériques, une question se pose : le droit est-il aujourd’hui capable d’encadrer efficacement ces nouveaux usages ?
En France, l’eau bénéficie pourtant d’une protection juridique. La loi n° 92-3 du 3 janvier 1992 sur l’eau a consacré un principe fondamental en affirmant que « l’eau fait partie du patrimoine commun de la Nation ». Ce principe est repris à l’article L. 210-1 du Code de l’environnement. Elle prévoit que « la protection, la mise en valeur et le développement de la ressource en eau doivent être conciliés avec les besoins des activités économiques, tout en préservant les équilibres naturels ».
Toutefois, ce cadre juridique a été élaboré à une époque où les centres de données et l’intelligence artificielle n’existaient pas sous leur forme actuelle. Un datacenter qui prélève de l’eau en quantité importante est soumis aux règles générales du Code de l’environnement. Selon l’importance des prélèvements réalisés, l’exploitant peut être tenu d’effectuer une déclaration ou d’obtenir une autorisation administrative préalable auprès des autorités compétentes.
Ces mécanismes permettent d’exercer un contrôle initial sur les projets. En revanche, ils ne constituent pas nécessairement des plafonds permanents de consommation et ne visent pas spécifiquement les besoins liés à l’intelligence artificielle.
Au niveau européen, la Directive cadre sur l’eau du 23 octobre 2000 (directive 2000/60/CE) impose aux États membres de protéger les masses d’eau et d’atteindre un bon état écologique des ressources aquatiques. Elle constitue aujourd’hui le socle de la politique européenne de l’eau. L’union européenne a récemment renforcé les obligations de transparence applicables aux centres de données. La directive (UE) 2023/1791 relative à l’efficacité énergétique prévoit notamment la création d’une base de données européenne destinée à recueillir diverses informations environnementales sur les datacenters, y compris certaines données relatives à leur consommation d’eau.
Cependant, ces obligations demeurent essentiellement déclaratives. Elles favorisent la transparence mais n’imposent pas, à ce stade, de réduction obligatoire des prélèvements hydriques.
Le contraste avec d’autres secteurs industriels est frappant. Lors des périodes de sécheresse, certaines installations industrielles fortement consommatrices d’eau peuvent être soumises à des restrictions d’activité. Les particuliers et les agriculteurs sont également concernés par des arrêtés préfectoraux limitant l’usage de l’eau.
À l’inverse, il n’existe aujourd’hui en France aucun régime juridique spécifique imposant aux datacenters des objectifs nationaux de réduction de leur consommation d’eau ou des mécanismes comparables aux quotas environnementaux mis en place dans d’autres domaines.
Vers une nécessaire adaptation du droit de l’environnement à l’ère numérique
Cette situation nourrit un débat croissant parmi les juristes et les chercheurs. Beaucoup s’interrogent sur la nécessité d’adapter le droit de l’eau aux réalités du numérique et de prendre davantage en compte l’empreinte hydrique des technologies émergentes.
Selon les travaux du chercheur Alex de Vries-Gao publiés en 2025, la consommation d’eau liée à l’intelligence artificielle pourrait atteindre entre 312,5 et 764,6 milliards de litres à l’échelle mondiale. Bien que ces estimations reposent sur des données encore incomplètes, elles illustrent l’ampleur potentielle du phénomène.
Dans le même temps, la croissance des investissements dans l’IA laisse présager la construction de nombreux nouveaux datacenters au cours des prochaines années.
La question de l’eau pourrait ainsi devenir l’un des principaux défis environnementaux associés au développement de l’intelligence artificielle.
Source :
Agence internationale de l’énergie (AIE), Energy and AI, avril 2025
Nature Finance, rapport sur le stress hydrique des datacenters, février 2025
Loi sur l’eau du 3 janvier 1992 : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000173995
Directive-cadre sur l’eau 2000/60/CE (Union européenne) : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000330631
Directive 2023/1791 relative à l’efficacité énergétique : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000049490219
Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial ONU, rapport à l’Assemblée générale, 2021
Rapport Google Sustainability Report 2024
