L’hydrogène génère beaucoup d’enthousiasme auprès des scientifiques, décideurs politiques ou encore investisseurs. La perspective de stocker puis transporter des grandes quantités d’énergies propres et renouvelables est une réponse ambitieuse à la question du réchauffement climatique. Selon une étude de l’Irena (Agence internationale pour les énergies renouvelables), la filière de l’hydrogène vert risque de bouleverser la géopolitique des énergies dans les prochaines années.
L’hydrogène vert, c’est quoi ?
L’hydrogène est omniprésent dans la nature mais aussi dans l’univers. Problème, cette molécule a besoin d’une intervention humain afin d’être isolée puis utilisée comme vecteur d’énergie. L’hydrogène vert (contrairement au gris) est de l’hydrogène produit sans émissions de gaz à effet de serre à partir d’eau et d’électricité : un courant électrique passe dans l’eau pour décomposer ses molécules et en extraire l’hydrogène, ce processus est appelé électrolyse. Il est utilisé comme matière première dans la production d’ammoniac, de méthanol et aussi dans la sidérurgie afin de remplacer le charbon dans la production d’acier. L’hydrogène vert est également employé dans les véhicules à hydrogène grâce aux piles à combustible qui transforment l’hydrogène en électricité. Il sert aussi de stockage d’énergie renouvelable, l’excédent d’électricité solaire ou éolienne est converti en hydrogène puis reconverti en électricité en période de forte demande. Le cout élevé de sa production et le manque d’infrastructures adaptées restent des freins au développement de cette filière.
Un bouleversement géoéconomiques et géopolitiques à prévoir
En 2021, l’Agence internationale de l’énergie a recommandé une accélération des investissements pour construire des filières d’hydrogène vert dans le but d’atteindre l’objectif de zéro émissions nettes de CO2 d’ici 2050. À l’époque, les investissements ainsi que les plans hydrogène lancés par les gouvernements dépassaient les 300 milliards de dollars : loin de l’objectif des 1200 milliards d’ici 2030.
Une étude de l’Irena (Agence internationale pour les énergies renouvelables) estime à 12% la part de l’hydrogène dans la consommation mondiale d’énergie d’ici 2050. Selon le directeur général de l’IRENA, l’hydrogène : « profite clairement de la révolution des énergies renouvelables, l’hydrogène vert s’imposant comme le joker qui permettra d’atteindre la neutralité climatique sans compromettre la croissance industrielle et le développement social. »
Mais pourquoi parle t-on d’un bouleversement de la géopolitique des énergies ? Car l’on pourrait assister à un renversement historique du fait de la nature même de l’hydrogène vert qui peut être produit partout où il y a du soleil, du vent et de l’eau. Aujourd’hui, le pétrole et le gaz (qui fournissent près de la moitié de l’énergie consommée dans le monde) sont concentrés dans peu de pays notamment en Russie, dans le Golfe ou encore au Venezuela. Des pays actuellement à la marge du point de vue du commerce international de l’énergie pourrait, par le biais de la filière de l’hydrogène vert, devenir eux aussi des exportateurs d’énergie.
Si les perspectives d’avenir paraissent prometteuses pour les pays décidant d’accélérer la production d’hydrogène vert, des questionnements subsistent du fait de l’existence d’asymétries entre les différents acteurs.
Un rapport de force structurellement déséquilibré
Ces asymétries sont de plusieurs ordres. On pourrait d’abord évoquer l’asymétrie normative qui résulte du fait que l’Union européenne définit unilatéralement via les règlements RFNBO les énergies « vertes ». Un problème se pose car les pays actuellement à la marge du commerce international de l’énergie qui se lanceraient dans la production d’hydrogène vert n’ont pas participé à l’élaboration des normes auxquelles ils doivent se conformer pour accéder au marché européen. Les pays du Sud n’ont ni les ressources techniques ni le poids politique pour influer sur le contenu des standards internationaux de l’hydrogène. Cette capacité de l’Union européenne à externaliser ses normes porte un nom : l’Effet Bruxelles.
Les asymétries sont aussi financières, le coût du capital pour les pays de Sud est plus élevé que pour les pays investisseurs d’Europe du Nord, ce qui signifie une compétitivité moindre et une dépendance aux financements des pays investisseurs (financements notamment conditionnés d’un point de vue normatif).
Du point de vue des bénéfices, les infrastructures locales des pays du sud sont principalement mobilisées pour l’exportation, les pays du Nord exportent leurs technologies aux pays du Sud qui les achètent à prix fort. Sans parler du coût de conformité aux normes établies par les pays investisseurs eux-mêmes. Le déséquilibre est profond.
Un traité multilatéral sur l’hydrogène comme perspective d’avenir ?
Le droit international de l’énergie devra régler cette question. Le Traité sur la Charte de l’Énergie adopté en 1994 pour sécuriser les investissements fossiles post-guerre froide, est en cours d’abandon par l’Union européenne elle-même. La France n’est plus partie au traité depuis décembre 2023. L’IRENA et l’AIE sont des organisations de conseil sans pouvoir normatif contraignant. Il n’existe donc aucun instrument juridiquement contraignant pour réguler le commerce et les investissements en matière d’hydrogène vert.
Un traité multilatéral sur l’hydrogène basé sur le modèle du TCE intégrant les pays du Sud comme co-décideurs pourrait être une solution afin pallier à ces asymétries en fixant des règles équilibrées sur les investissements, l’élaboration des normes ainsi que le partage des bénéfices.
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0360319925033026
https://www.europeanlawblog.eu/pub/1b1jgmw6
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9868500/
https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/14693062.2024.2376740
https://academic.oup.com/jwelb/advance-article/doi/10.1093/jwelb/jwae021/7908278
