Annoncés comme plus flexibles, plus rapides à construire et mieux adaptés aux nouveaux besoins énergétiques, les petits réacteurs modulaires — ou Small Modular Reactors — entrent dans une phase décisive. Ils ne relèvent plus seulement de la prospective technologique, mais ils ne constituent pas encore, non plus, une filière industrielle déployée à grande échelle.
Les SMR occupent aujourd’hui une position singulière dans le débat énergétique : assez avancés pour être pris au sérieux, mais encore trop peu construits pour que leur promesse économique soit pleinement démontrée. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir si ces réacteurs peuvent fonctionner. Elle est de savoir s’ils peuvent être construits plusieurs fois, dans les délais, à un coût maîtrisé, avec une chaîne industrielle robuste et sous un régime de sûreté accepté.
Une autre manière de penser le nucléaire
Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, les SMR sont généralement définis comme des réacteurs nucléaires d’une puissance allant jusqu’à environ 300 MWe par module, conçus pour être déployés seuls ou en configuration multi-modules, avec une fabrication partiellement ou largement standardisée en usine.
Leur intérêt ne tient donc pas seulement à leur taille. Un petit réacteur n’est pas automatiquement un réacteur innovant. La promesse des SMR réside plutôt dans une tentative de transformer le modèle industriel du nucléaire : passer de grands projets uniques, longs, coûteux et très dépendants de la gestion de chantier, à des plateformes plus standardisées, reproductibles et potentiellement fabriquées en série.
Cette logique pourrait ouvrir de nouveaux usages. Au-delà de la production d’électricité bas carbone, les SMR sont souvent présentés comme une solution possible pour alimenter des réseaux isolés, fournir de la chaleur industrielle, contribuer au chauffage urbain, dessaler l’eau, produire de l’hydrogène ou accompagner la croissance de grands consommateurs électriques comme les centres de données. Ils pourraient également jouer un rôle dans des systèmes électriques plus flexibles, aux côtés des énergies renouvelables variables.
Mais cette promesse reste conditionnelle. Les SMR doivent compenser la perte d’une partie des économies d’échelle des grands réacteurs par des économies de série. Or ces économies ne peuvent apparaître qu’après plusieurs unités construites, standardisées et effectivement commandées.
Un développement mondial très inégal
Le paysage actuel des SMR est loin d’être homogène. Il n’existe pas « un » modèle de SMR, mais une famille très diverse de technologies : réacteurs à eau légère, réacteurs à haute température, réacteurs refroidis au sodium, concepts à sels fondus, micro-réacteurs ou centrales flottantes. Cette diversité explique à la fois l’intérêt stratégique du secteur et la difficulté d’en mesurer le véritable état d’avancement.
L’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE a recensé, dans la troisième édition de son SMR Dashboard, 127 technologies SMR dans le monde, dont 74 suffisamment documentées pour être évaluées selon des critères tels que le licensing, le site, le financement, la chaîne d’approvisionnement, l’engagement public et le combustible. Ce chiffre illustre une dynamique réelle, mais aussi une forte dispersion : beaucoup de concepts existent, beaucoup moins sont proches d’une exploitation commerciale.
Quelques projets se distinguent cependant. En Russie, la centrale flottante Akademik Lomonosov est souvent citée comme l’un des premiers exemples opérationnels. En Chine, le réacteur à haute température HTR-PM de Shidao Bay est entré en exploitation commerciale en décembre 2023, tandis que le projet ACP100 / Linglong One, à Hainan, figure parmi les démonstrateurs terrestres les plus avancés.
En Occident, le Canada apparaît aujourd’hui comme l’un des cas les plus concrets. En avril 2025, la Canadian Nuclear Safety Commission a accordé à Ontario Power Generation une licence de construction pour un réacteur BWRX-300 sur le site de Darlington. Aux États-Unis, le tableau est plus contrasté : le design de NuScale a été certifié par la Nuclear Regulatory Commission, mais son projet avec UAMPS a été annulé en 2023 pour des raisons économiques. À l’inverse, le projet Natrium de TerraPower, à Kemmerer dans le Wyoming, a franchi une étape importante avec l’obtention d’un permis de construction en 2026 pour un réacteur avancé de 345 MWe, associé à un système de stockage thermique pouvant porter la puissance à 500 MWe.
L’Europe, elle, avance davantage par la planification industrielle et réglementaire que par la construction. Le Royaume-Uni a sélectionné Rolls-Royce SMR comme technologie préférée pour développer ses premiers SMR, tandis que la France a dû réorienter le projet NUWARD vers un design simplifié, fondé sur des technologies plus éprouvées. Ce contraste montre que même les pays disposant d’une longue tradition nucléaire ne sont pas à l’abri des difficultés de conception, de coûts et de marché.
Enfin, l’Argentine offre un cas intéressant pour l’Amérique latine. Le projet CAREM, historiquement l’un des premiers SMR conçus dans un pays émergent doté d’une filière nucléaire propre, montre à la fois le potentiel technologique régional et la fragilité des trajectoires dépendantes de la continuité budgétaire, institutionnelle et politique.
Les obstacles décisifs
Le premier défi est économique. Les SMR promettent de réduire le coût absolu de chaque projet par rapport aux grands réacteurs, mais ils ne sont pas nécessairement moins chers par mégawatt installé. Leur compétitivité dépendra de la capacité à produire plusieurs unités identiques, à réduire les délais et à sécuriser une chaîne d’approvisionnement fiable. La première unité — le fameux first-of-a-kind — risque au contraire d’être chère, lente et fortement exposée aux incertitudes réglementaires.
Le deuxième défi est financier. Même modulaires, les SMR restent des infrastructures nucléaires : ils exigent des capitaux importants, des contrats d’achat de long terme, une répartition claire des risques et souvent un soutien public initial. Dans un marché électrique marqué par la volatilité des prix, la concurrence des renouvelables et les incertitudes sur les coûts futurs, leur bancabilité reste un enjeu central.
Le troisième défi est réglementaire. La modularité ne supprime pas les exigences de sûreté nucléaire. Elle oblige plutôt les autorités à adapter leurs procédures sans réduire leur niveau d’exigence. Les régulateurs devront examiner des designs parfois très différents des réacteurs traditionnels, coopérer au niveau international et éventuellement reconnaître certaines évaluations techniques étrangères, tout en préservant leur souveraineté de contrôle.
Le quatrième défi concerne le combustible. Plusieurs réacteurs avancés dépendent du HALEU, un uranium faiblement enrichi à plus haute teneur que le combustible conventionnel. Or la chaîne d’approvisionnement de ce combustible n’est pas encore disponible à grande échelle, ce qui crée une contrainte industrielle et géopolitique majeure.
Enfin, il existe un défi social. Le mot « modulaire » ne fait pas disparaître les interrogations relatives aux déchets radioactifs, à la sûreté, au coût public ou à la transparence des décisions. Les SMR devront donc prouver non seulement leur performance technique, mais aussi leur légitimité démocratique.
Une technologie stratégique, mais sous condition
Les SMR se situent à l’intersection de plusieurs politiques publiques : politique climatique, sécurité d’approvisionnement, souveraineté industrielle, innovation technologique et droit nucléaire. C’est précisément ce qui les rend importants. Ils ne sont pas simplement une nouvelle catégorie de réacteurs ; ils sont une tentative de redéfinir les conditions économiques, réglementaires et industrielles de l’énergie nucléaire.
Pour autant, leur avenir ne doit pas être présenté comme acquis. Les projets les plus avancés montrent que la technologie progresse, mais les annulations, retards et redéfinitions de design rappellent que la maturité industrielle n’est pas encore atteinte. Les SMR ne remplaceront pas automatiquement les grands réacteurs, ni ne résoudront seuls les contradictions de la transition énergétique. Ils pourraient toutefois devenir un outil pertinent dans certains usages : réseaux isolés, chaleur industrielle, remplacement de centrales fossiles, systèmes électriques bas carbone ou besoins énergétiques intensifs.
Le véritable test des SMR ne sera donc pas seulement de fonctionner. Il sera de devenir reproductibles. Si cette filière parvient à construire plusieurs unités dans les délais, à maîtriser ses coûts, à sécuriser son combustible et à convaincre les régulateurs comme les citoyens, elle pourrait ouvrir une nouvelle étape du nucléaire civil. Dans le cas contraire, elle restera une promesse technologique de plus, brillante sur le papier, mais insuffisamment robuste pour transformer le système énergétique.
Sources
- International Atomic Energy Agency — Small Modular Reactors — https://www.iaea.org/topics/small-modular-reactors
- International Atomic Energy Agency — Floating Nuclear Power Plants — https://www.iaea.org/newscenter/news/floating-nuclear-power-plants-benefits-and-challenges-discussed-at-iaea-symposium
- OECD Nuclear Energy Agency — Small Modular Reactor Dashboard, Third Edition — https://www.oecd-nea.org/jcms/pl_108326/the-nea-small-modular-reactor-dashboard-third-edition
- International Energy Agency — The Path to a New Era for Nuclear Energy — https://www.iea.org/reports/the-path-to-a-new-era-for-nuclear-energy
- World Nuclear Association — Small Modular Reactors — https://world-nuclear.org/information-library/nuclear-power-reactors/small-modular-reactors/small-modular-reactors
- World Nuclear Association — SMR Global Tracker — https://world-nuclear.org/information-library/nuclear-power-reactors/small-modular-reactors/small-modular-reactor-smr-global-tracker
- World Nuclear Association — High-Assay Low-Enriched Uranium — HALEU — https://world-nuclear.org/information-library/nuclear-fuel-cycle/conversion-enrichment-and-fabrication/high-assay-low-enriched-uranium-haleu
- World Nuclear News — Chinese HTR-PM Demo Begins Commercial Operation — https://www.world-nuclear-news.org/articles/chinese-htr-pm-demo-begins-commercial-operation
- World Nuclear News — Chinese SMR Completes Non-Nuclear Steam Start-Up Test — https://www.world-nuclear-news.org/articles/chinese-smr-completes-non-nuclear-steam-start-up-test
- Canadian Nuclear Safety Commission — Darlington New Nuclear Project — https://www.cnsc-ccsn.gc.ca/eng/reactors/new-reactor-power-plant-projects/new-reactor-power-plant-facilities/darlington-new-nuclear-project/
- Ontario Power Generation — Darlington SMR — https://www.opg.com/projects-services/projects/nuclear/smr/darlington-smr/
- U.S. Nuclear Regulatory Commission — NRC Issues Construction Permit for TerraPower’s Natrium Advanced Reactor — https://www.nrc.gov/sites/default/files/cdn/doc-collection-news/2026/26-028.pdf
- U.S. Department of Energy — NRC Issues Construction Permit to TerraPower’s Natrium Advanced Reactor
