En Martinique, territoire d’outre-mer français, l’eau du robinet est, du point de vue sanitaire, « d’excellente qualité » selon le Centre de l’information sur l’eau. Pourtant, le rapport sur le prix et la qualité du service de 2021 – document réglementaire concernant les services publics d’eau et d’assainissement en France – , recense plusieurs centaines de coupures ou incidents non annoncées sur l’année. Ainsi, le problème dans ce territoire ne se trouve pas dans la potabilité de l’eau mais dans la continuité et la sécurité de l’accès.
En France métropolitaine, il est difficile d’imaginer son quotidien rythmé par des bouteilles d’eau entassées, des douches prises avec un dispositif de camping, et l’incertitude permanente quant à la tenue de l’école des enfants à cause d’une coupure.
Selon les données du Centre d’information sur l’eau, 99,7% de la population est alimentée en permanence par une eau conforme pour la microbiologie et 99,75% par une eau conforme concernant les pesticides. Ces résultats sont supérieurs à ceux relevés en métropole.
Également, la Martinique dispose d’infrastructures assurant des missions de santé public notamment l’Agence régionale de la santé (ARS) et le Laboratoire Territorial d’Analyses de Martinique. L’ARS a pour mission le contrôle de la qualité de l’eau distribuée. Pour se faire, elle impose des mesures au gestionnaires du réseau, elle déclenche des alertes en cas de dépassement des seuils de normes et informe la population sur les mesures à prendre tel que faire bouillir l’eau ou ne pas la consommer. Le laboratoire est un organisme qui réalise les analyses en laboratoire sur des échantillons d’eau. Concrètement, elle effectue des prélèvements, des tests chimiques et microbiologistes et des rapports d’analyse qu’elle transmet aux autorités.
Malgré tout, les infrastructures sont fragiles et le flux des rivières, incertain. En conséquence, plusieurs zones sont fréquemment touchées par des coupures.
Le problème des réseaux
En détail, le centre de l’île ; Fort-de-France, le Lamentin, Schœlcher, est dépendant de l’usine de Rivière Blanche. Celle-ci est régulièrement arrêtée à cause de sécheresses ou d’intempéries. Également, la vétusté des installations ne permet pas de répondre à la forte demande due à une concentration démographique importante.
Les caraïbes et le littoral sud comprenant Sainte-Luce, Rivière Salée, Trois-îlets et le Diamant souffrent également de la casse des conduites principales. En 2023, il s’agissait de la DN 500, grosse canalisation permettant le transport d’un volume important et servant d’axe principal en Martinique.
Outre les coupures, le mauvais état du réseau implique des pertes considérables. Selon un rapport conjoint de l’Office français de la biodiversité et du ministère des Outre-mers (2024), les fuites représentent 40 % de l’eau produite. De plus, ces pertes aggravent mécaniquement les effets de la sécheresse : plus le réseau fuit, plus il faut pomper et traiter pour compenser, et plus la ressource se tend lors des périodes de déficit pluviométrique.
Au nord de l’île, la majorité des perturbations sont liées à des conflits internes chez les opérateurs. Par exemple, en 2025, la gestion de l’eau dans le Nord de la Martinique a été fortement perturbée par une grève des salariés de la SAUR.
La dépendance aux rivières
Si les pannes techniques et la vétusté du réseau expliquent une grande partie des coupures, la Martinique est aussi vulnérable pour une autre raison : sa dépendance quasi-totale à l’eau des rivières. L’eau potable produite sur l’île provient majoritairement de captages en eau superficielle, ce qui signifie que le système est directement soumis aux variations de débit liées aux saisons et aux épisodes de sécheresse.
Cette fragilité est devenue particulièrement visible lors de l’épisode récent de sécheresse exceptionnelle de 2024. Face à une situation hydrique jugée critique, le préfet de Martinique, Etienne Desplanques, a progressivement renforcé les mesures : l’île a été placée en alerte renforcée, puis en « crise sécheresse », avec une série de restrictions d’usage. L’arrêté préfectoral prévoit notamment l’interdiction de certains usages non-essentiels et impose aux acteurs économiques une réduction obligatoire de 25 % de leur consommation. Les contrôles et sanctions ont également été renforcés.
Une gouvernance dispersée
À cette fragilité environnementale, s’ajoute un autre facteur majeur : la complexité de la gouvernance de l’eau en Martinique. La compétence eau potable est répartie entre plusieurs structures : les communautés d’agglomération (CACEM, Espace Sud, CAP Nord), des régies, mais aussi des opérateurs privés délégataires, chargés d’exploiter certaines installations ou certains réseaux.
Ce morcellement a des effets concrets. D’abord, il rend difficile une stratégie unique de rénovation des réseaux. Ensuite, il alimente des tensions économiques et politiques : questions de priorisation de territoires en période de pénurie, désaccords sur les tarifs de revente de l’eau traitée, ou encore conflits autour de la responsabilité des pannes.
Ces tensions ont été visibles dans l’épisode du Nord de l’île en 2025 : la continuité du service public a été perturbée par une grève au sein de la SAUR, délégataire chargé de l’exploitation, entraînant des coupures et une distribution très dégradée dans plusieurs communes. Le conflit portait notamment sur des primes et des conditions de reprise des agents et il a eu des conséquences directes sur les habitants, avec des coupures et une distribution très dégradée dans plusieurs communes.
Conscientes de cette impasse institutionnelle, les autorités locales cherchent aujourd’hui à simplifier le système. En 2025, l’Assemblée de Martinique a adopté à l’unanimité la création d’une autorité unique de l’eau et de l’assainissement, afin de coordonner la gestion, mutualiser les moyens et renforcer l’efficacité du service sur l’ensemble du territoire.
Sécheresse, continuité du service et rupture d’égalité : une atteinte aux droits fondamentaux
Ces incidents répétés ne sont pas seulement des désagréments techniques. Ils nourrissent un sentiment d’abandon, souvent exprimé par les habitants comme une rupture d’égalité entre la Martinique et l’Hexagone : coupures longues, absence d’information, incertitude quotidienne, et obligation de stocker de l’eau en bouteille ou dans des réservoirs.
En métropole, l’accès à l’eau potable est un service si stable qu’il est presque invisible. En Martinique, au contraire, l’eau devient une préoccupation permanente. Lorsque les coupures durent, ce sont des dimensions essentielles de la vie quotidienne qui sont atteintes : la santé, la dignité, mais aussi l’égalité d’accès à un service public fondamental.
Ce constat s’inscrit dans un contexte plus large : dans les Outre-mer, l’accès à l’eau potable est décrit comme un « long combat », avec des mobilisations récurrentes et des interpellations des pouvoirs publics, révélant un retard structurel par rapport à la métropole.
La sécheresse joue alors un rôle de révélateur : elle ne crée pas la crise, elle l’accélère. Elle rend visibles les failles d’un système déjà fragilisé par des infrastructures dégradées et une gouvernance éclatée.
