La fiction de l’électricité verte : une production invisibilisée pour une consommation en essor.

Selon Thierry Lespiaucq (Président du Directoire Volkswagen France), « Comme il est chic et raisonnable d’acheter de l’alimentation bio, demain on va vouloir avoir une voiture propre, et c’est la voiture électrique ».
L’électricité est considérée comme une énergie propre par la plupart des utilisateurs ; ce qui a permis d’accroître sa part dans le mix énergétique, mais également son empreinte carbone. En 1990, la consommation d’électricité représentait 0,8 milliards de tonnes équivalent pétrole contre 1,8 milliards en 2017. Cette croissance continue, mais est-elle vraiment celle d’une énergie verte ?

• L’invisibilisation de la production d’électricité.

D’après Mathilde Szuba (Maître de conférences en sciences politiques à Sciences Po Lille), « Quand on parle de l’électricité aujourd’hui comme outil de la transition énergétique, on a tendance à regarder l’électricité comme une chose neutre, sans émission, sans provenance et même sans conséquence puisqu’on regarde le moment où on l’utilise et en tant qu’utilisateur on ne la voit jamais, on voit les services qu’elle produit. ». L’électricité est en effet visible au moment de sa consommation, qui est encouragée, mais la phase en amont qu’est la production est dissimulée. L’encouragement historique lié à la consommation d’électricité est dû à la nécessité de la vendre une fois qu’elle est produite, puisqu’elle se stocke mal, donc à créer des besoins. En 1973, la France a fait le choix du nucléaire, dès lors, dix-neuf centrales sont apparues tout comme les mérites du chauffage électrique revendiqués par EDF : 10% des habitations en sont équipées en 1970, puis 45% la décennie suivante alors même que ces radiateurs génèrent des pics de consommation allant jusqu’à 5 gigawatts ce qui représente l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires. L’électricité peut aussi permettre de consommer moins, mais incite à consommer plus. Aux États-Unis, entre 1993 et 2005 les climatiseurs des particuliers consommaient 28% moins d’électricité alors qu’en parallèle l’électricité totale allouée à cette finalité a augmenté de 37% : ceci est le paradoxe de Jevons tendant à dire que meilleur est le rendement énergétique d’un produit, moins son fonctionnement coûte cher donc plus on est tenté de l’utiliser. Aujourd’hui, il y a un milliard de climatiseurs dans le monde alors qu’en 2050 il devrait y en avoir 4,5 milliards, ce qui en ferait autant que de téléphones portables : cette double croissance paradoxale effrénée relève de l’efficacité énergétique. Pour répondre à ces besoins énergivores, l’interconnexion est de mise donc on importe de l’électricité depuis nos pays voisins alors même que celle-ci peut provenir de centrales thermoélectriques à charbon, lignite ou autre fuel. En 2017, 38% de la production mondiale d’électricité provenait du charbon et 23% du gaz naturel ; en France, 72% est d’origine nucléaire ce qui sous-entend d’autres problèmes quant à la quantité significative d’eau utilisée pour le refroidissement des réacteurs ainsi que la gestion des déchets.
Selon Jean Syrota (Président de COGEMA de 1988 à 1999 ; auteur du rapport Syrota), « Dans la majorité des cas dans le monde, l’électricité est fabriquée principalement avec des combustibles fossiles comme le charbon, le fuel ou le gaz ; donc si vous prenez des pays comme la Chine, les États-Unis, l’Inde et comme l’Allemagne en Europe, une voiture électrique émet plus de CO2 qu’une voiture à essence ou à gazole. Si la voiture électrique venait à se généraliser dans le contexte actuel de production d’électricité, qui a d’ailleurs peu de chance d’évoluer beaucoup dans les années à venir et bien on émettra davantage de CO2 et on ne luttera pas contre le réchauffement climatique ».
C’est alors que l’on fait appel aux énergies renouvelables pour changer notre manière de produire l’électricité tout en comblant nos besoins électriques grandissants, mais cela implique une course au progrès technologique pas systématiquement maîtrisée.

• Le revers de la médaille : métaux rares, déchets et recyclage.

Les énergies renouvelables, par exemple l’hydroélectricité, l’éolien et les panneaux photovoltaïques, sont présentées comme une solution miracle mais nécessitent l’extraction de métaux rares source d’une pollution locale, engendrent une gestion des déchets et révèlent un recyclage quasi inexistant de ces matériaux. Ces énergies représentent 10% de l’électricité produite sur Terre, l’éolien et le solaire pourrait couvrir près de la moitié des besoins planétaires d’ici 2050. Pour illustrer l’ampleur des ressources nécessaires, une éolienne contient en moyenne 20t d’aluminium et jusqu’à 100t d’acier, une voiture électrique jusqu’à 800kg de cuivre (quatre fois plus que dans certaines voitures à essence). Ces greentechs requièrent une quantité astronomique de cuivre puisqu’il faudrait produire dans les trente prochaines années entre 800 millions et 1 milliard de tonnes (ce qui représente la production totale depuis l’apparition de l’espèce humaine). La plus grande mine de cuivre à ciel ouvert, celle de Chuquicamata (au nord du Chili), est un cratère appartenant à l’État de 4km de diamètre et 1km de profondeur : cela représente 330 000t de cuivre fin en 2019 et 470 000t prévues pour fin 2020 au détriment de 2 000L d’eau par seconde utilisés pour l’extraction. Pour cette dernière, le sol est décapé, broyé puis soumis à l’acide et les eaux usées, saturées en métaux lourds et produits toxiques s’infiltrent jusqu’aux nappes phréatiques et cours d’eaux ce qui engendrent des maladies comme des cancers, la maladie des os de verre ou des contaminations radioactives. A Tocopilla se trouve une centrale à charbon, l’une des six qu’Engie possède au Chili, alimentant en électricité la mine ; même ici, l’air parfois irrespirable entraîne des cancers chez des jeunes de dix-sept ans, pourtant, Engie en construit une septième depuis 2015 puisque 40% de l’électricité chilienne provient du charbon. Au niveau des déchets, le problème reste entier puisque la durée de vie des greentech est limitée : par exemple, dans le nord de l’Allemagne l’on retrouve d’immenses pales d’éoliennes abandonnées alors que désormais entre 20 000 et 30 000 tonnes de pales d’éoliennes devraient être recyclées chaque année. D’après Lothar Meyer (membre de l’association Vernunftkraft) « nous entrons dans un nouveau règne technologique avec des énergies vertes très appréciées des citoyens et pourtant, nous ne savons pas quoi faire des déchets », il va même plus loin en ajoutant que nous sommes « confrontés au même problème que celui que nous avons eu avec les déchets nucléaires » donc qu’au « final, nous reproduisons les mêmes erreurs ». Certaines méthodes de recyclage fonctionnent pour le domaine de l’éolien comme celle élaborée par Neocomp consistant à mélanger des pales de rotor sciées à des déchets papiers pour reconstituer des socles destinées aux futures éoliennes. Mais cela n’est pas suffisant puisqu’aujourd’hui les métaux rares ne sont quasiment pas recyclés : d’une part à cause du prix d’achat du matériaux recyclé qui serait plus élevé qu’en sortie de mine et d’autre part car nous n’avons pas atteint les connaissances requises pour recycler certains métaux. Mathilde Szuba appuie son propos en ajoutant que finalement « le fait [que l’électricité] ait été produite avec des énergies renouvelables, qui reposent sur des terres rares qui ont potentiellement été extraites dans des conditions abominables ou qu’elles reposent sur de l’hydrogène qui a besoin dans beaucoup de cas actuellement d’énergie fossile [est] occulté parce que l’on regarde uniquement l’énergie électrique qui a l’air propre et immatérielle ; [ce qui relève] quand même de la fiction. ».
De plus, toujours selon elle, « beaucoup de discours actuellement de la transition énergétique qui promeuvent l’électricité comme une énergie purement verte et purement immatérielle entretiennent cette fiction ».

• Un verdissement politique de l’électricité : l’exemple de la voiture électrique.

En Norvège, une voiture neuve sur deux est électrique et il est prévu pour 2025 que toutes les voitures neuves vendues soient zéro émission ; pour cela, il est prévu de passer à 400 bornes de recharge installées, à Oslo, à 8 000 en 2025. Des mesures incitatives sont mises en place comme les péages ou le stationnement gratuits, un achat exempté de TVA. Selon Henrik Shiellerup (Directeur des ressources minérales ; Commission géologique de Norvège) « il existe un certain degré d’hypocrisie ici, les politiciens connaissent très bien l’origine des minerais, mais ils considèrent cela comme moins important qu’électrifier la société norvégienne et d’avoir des voitures électriques dans nos rues ». En effet, la voiture électrique est un marché d’avenir comme le démontre l’explosion boursière récente de Tesla, ce qui suscite une omission volontaire de ce que leur construction implique de la part des politiciens et des industriels. L’industrie automobile représente 2 000 milliards d’euros de chiffre d’affaire dans le monde chaque année, soit l’équivalent du PIB français : cela amène à des contradictions publiques édifiantes. Par exemple entre deux industriels, Jonathan Goodman (PDG de Polestar, filiale voiture électrique de Volvo) affirmant que « la voiture électrique est entièrement propre » tandis que Pascal Ruch (Directeur Lexus Europe) parle d’une « solution de transition » dont la « fabrication des batteries » et la « production de l’électricité » destinée aux voitures « n’est pas forcément toujours très écologiques ». Sur un plan davantage politisé, Renault a pu intervenir dans le cadre d’études de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) pour demander l’éviction d’éléments pénalisant le véhicule électrique. D’ailleurs, en 2015, l’ADEME a publié un rapport précisant que l’impact environnemental d’un véhicule électrique est le même que celui d’un véhicule essence mais ce n’est pas pris en compte par les politiciens qui continuent à vanter les bienfaits de la mobilité électrique propre. En 2008, après la transmission d’un rapport non publié de Jean Syrota car « l’information qui sortait de ce rapport n’était pas conforme à l’information que le gouvernement exprimait à cette époque là », Nicolas Sarkozy déclarait : « Je souhaite que la France redevienne le lieu où s’imaginent et se préparent les ruptures technologiques de demain. La France doit être absolument leader dans le véhicule électrique ».

Les solutions avancées par Randy Hayes (Président Rainforest Action Network) et Philippe Bihouix (Ingénieur ; Mitglied des instituts Momentum) se rejoignent.
Le premier évoque la nécessaire réduction de notre consommation d’énergie et de ressources malgré la difficulté à faire entendre ce message aux industriels et « aux politiciens qui veulent être réélus » tandis que le second affirme que l’on se trouverait dans « une fausse transition, […] qui est basée sur la technologie, sur le progrès technologique et sur la consommation de ressources là où il faudrait baser la transition sur la sobriété. ».

• Sources :

Data Gueule – La transition électrique : les doigts dans l’emprise

Arte : La face cachée des énergies vertes.
https://www.arte.tv/fr/videos/084757-000-A/la-face-cachee-des-energies-vertes/?fbclid=IwAR1h0R1DyDSsgPno871_UvpLLOVwKYUz1BOvrFPLjleHgQ7Nt6BDYWCwfic

https://www.caradisiac.com/tesla-une-valeur-record-en-bourse-186679.htm

A propos de Lucas CHAMPIOT‐BAYARD

Détenteur d'une Licence de Droit et d'un Master 1 Droit international et européen faits à Grenoble, je suis parti durant six mois effectuer deux stages en Asie (Vietnam et Népal) dans des ONG locales pour le développement durable avant de rejoindre le Master 2 Droit et gestion des énergies et du développement durable à Strasbourg.

Lucas CHAMPIOT‐BAYARD

Détenteur d'une Licence de Droit et d'un Master 1 Droit international et européen faits à Grenoble, je suis parti durant six mois effectuer deux stages en Asie (Vietnam et Népal) dans des ONG locales pour le développement durable avant de rejoindre le Master 2 Droit et gestion des énergies et du développement durable à Strasbourg.

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1 réponse

  1. Timothé NICOT dit :

    Cet article est qualitatif

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