Des zoonoses à l’antibiorésistance : La guerre microbienne que nous perdons

 

Le mois dernier nous nous attachions brièvement à la problématique de l’émergence de nouveaux virus et notamment à ses liens avec notre manière de traiter, habiter, gérer le vivant. Ce mois-ci, c’est sur la question de la résistance des bactéries que nous nous arrêtons, enjeu très actuel et sur lequel nous avons peut-être plus de moyens encore pour agir.

 

Revenons donc aux origines. Au début des années 40, Alexander Fleming, biologiste écossais, observe la contamination accidentelle d’une culture de bactéries dégageant une substance mortelle pour ces dernières, la pénicilline. Le premier antibiotique vient d’être découvert. Les jours où l’on pouvait mourir d’une simple infection urinaire ou d’une griffure sont désormais comptés.

Bonne nouvelle à l’époque, heureux état de fait aujourd’hui, on ne meurt plus d’une simple infection bactérienne. En effet, les humains, comme bien d’autres animaux, ne seraient pas aussi nombreux sans ces découvertes. Aujourd’hui, on ne se soucie plus vraiment de ces infections, les désinfectants et les rendez-vous chez le médecin suffisent à régler l’éventuelle infection. Il est problématique d’avoir oublié à défaut de n’avoir jamais su, à quoi pouvait ressembler la vie avant les antibiotiques ou avant les vaccins. Nous sommes désormais habitués au sentiment de sécurité procuré par le pouvoir d’une simple pilule, sans savoir que cette sécurité est source d’insécurité.

Plus précisément, les bactéries ont une capacité à créer de la résistance face à une exposition aux antibiotiques qui est extrêmement rapide. Elles étaient déjà présentes il y a 4 milliards d’années, et c’est déjà un avantage du point de vue évolutionniste qui est considérable. Pour reprendre l’exemple de la pénicilline découverte en 1944, elle faisait déjà un an plus tard, l’objet de résistance du staphylocoque doré. Ce fut également le cas pour de nombreuses bactéries pathogènes. Le problème avec les bactéries, c’est qu’une nouvelle génération apparaît environ toutes les 20 minutes et elles se comptent en milliards. Ce qui signifie qu’une mutation aléatoire à plusieurs milliards de chance de créer de la résistance, et donc plusieurs milliards de potentielles solutions pour contrer les antibiotiques.

Mais ce n’est pas tout : une fois que la solution émerge au hasard, elle peut rapidement être sélectionnée et partagée aux bactéries voisines par des transferts dits « horizontaux » (processus dans lequel un organisme intègre du matériel génétique provenant d’un autre organisme sans en être le descendant), et y compris à d’autres espèces de bactéries responsables d’autres maladies.

Cette problématique dont on n’entend pas suffisamment parler, est l’une des priorités de l’OMS. On observe à cet égard que la résistance est bien plus importante dans les pays en voie de développement (PED). L’exemple de la Républicaine Centre Africaine est éloquent. Les chiffres de l’antibiorésistance sont parmi les plus importants du monde notamment parce qu’il est courant dans les PED d’acheter des médicaments, de marques occidentales, sans la moindre ordonnance. On y retrouve d’ailleurs et de manière récurrente des marques européennes…

Sans prescription, les effets sont dès lors catastrophiques. Les habitants prennent des antibiotiques pour un coup de fatigue ou un mal de tête, ou encore pour traiter des maladies qui sont virales et non bactériennes. L’antibiorésistance est donc accentuée et peut aisément voyager au sein de la population. Cela étant dit, méfions-nous des apparences, dans les pays dits « développés », la sur-utilisation d’antibiotiques est aussi un problème majeur.

Du côté de la santé humaine, on peut notamment prendre l’exemple du Centre de contrôle et de prévention des maladies américain, qui estime que la moitié des antibiotiques sont prescrits pour régler des problèmes qui ne sont pas d’origine bactérienne. Par exemple, les ¾ des diarrhées sont dues à des virus, et entre 40 et 80% des patients reçoivent pourtant des antibiotiques.

Si l’on s’attarde maintenant sur l’élevage intensif d’animaux, il ne faut pas oublier qu’il ne favorise pas seulement les zoonoses, mais aussi le développement de bactéries résistantes. Que ce soit pour la prévention, la curation, ou pour stimuler leur croissance, de nombreux antibiotiques leur sont administrés. Dans le monde, on estime que 73 % des produits antimicrobiens sont destinés aux animaux d’élevage. En France, l’exposition des animaux aux antibiotiques a augmenté de 0,7 % entre 2017 et 2018 après une significative depuis 2011. Tandis que l’administration d’antibiotiques par voies orales baisse toujours, ce sont les injections qui ont considérablement augmenté selon la récente étude de l’ESVAC (European Surveillance of Veterinary Antimicrobial Consumption).

Ce recours important et systématique aux antibiotiques favorise le développement de bactéries multi-résistantes. Et ces dernières, qui viennent de l’alimentation comme des traitements courants, causent la mort de 12 500 personnes chaque année en France. Si rien n’est fait, l’OMS estime que l’antibiorésistance pourrait tuer 10 millions d’humains tous les ans d’ici à 2050. Aujourd’hui, 25 000 européens meurent chaque année de bactéries résistantes et autant aux Etats-Unis. À l’échelle mondiale, les estimations vont de 700 000 à plus d’1 million de morts par an.

Partout dans le monde, la résistance progresse et l’efficacité des antibiotiques est compromise et les possibilités de transmissions grâce aux transports de marchandises, d’animaux ou d’humains sont démultipliées. D’un problème local, on passe à un problème mondial. Cette arme, utilisée à mauvais escient renforce donc le mal que l’on souhaite endiguer. Un monde post-antibiotique serait pourtant un réel cauchemar.

 

Alors que faire ?

Si nous perdons pour le moment la bataille, nous n’avons pas perdu la guerre et les solutions, qui ne manquent pas, ne sont pas tant technologiques que techniques. Ainsi, sur le plan individuel, il n’y a pas grand chose à faire, car c’est la meilleure manière de combattre les bactéries. Lorsqu’une bactérie acquiert une mutation, qui va lui permettre de résister à un antibiotique, elle va perdre en capacité de multiplication. Ainsi, si on arrête ces antibiotiques, les bactéries multi-résistantes vont diminuer en quantité et progressivement s’éliminer pour être remplacées par la population sauvage habituelle. Ainsi, le problème de la bio-résistance est certes un problème de biologie, mais surtout un problème de gestion.

L’OMS, qui a lancé l’initiative mondiale “Un Monde, une Santé”, souhaite que les pays du monde entier appréhendent la santé humaine en lien avec la santé de l’environnement et la santé animale. Plus concrètement il s’agit de déployer uniquement des plans de relance respectueux de la nature. Il s’agit également d’adopter des décisions systémiques, de financer adéquatement les systèmes de santé et d’inciter à un changement de comportement au plus près des zones de risque de pandémie.

Tout ceci coûte de l’argent, tout comme la transition écologique que l’on chiffre entre 50 000 et 90 000 milliards de dollars pour les 15 à 20 années qui viennent. Si les dirigeants ne se saisissent pas des moyens à notre disposition pour financer à la hauteur des enjeux le changement de modèle dont nous avons besoin, comment peuvent-ils espérer les combattre efficacement ? Sur cette question économique qui n’élude pas les questions médicales de prévention, de soins et de recherche, nous vous invitons à lire les travaux de Monsieur Gaël Giraud, ex-économiste en chef de l’Agence Française de Développement (AFD), professeur à l’Ecole nationale des Ponts Paris Tech, et directeur de recherche au CNRS.

En attendant notre prochaine analyse, rappelons-nous qu’il ne faut rien prendre pour acquis, tant il nous reste à apprendre.

 

Sources :

Ouest-France.

Inserm.

The Conversation.

Dirty Biology, chaîne de vulgarisation scientifique.

Encyclopédie environnement.

A propos de Albéric BARRET

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