Changement climatique et santé humaine : chaud devant !

 

Nul ne dira le contraire, le confinement dû à la pandémie de COVID-19 a comme freiné la marche du monde, l’espace de quelques semaines. Du moins, pour ceux qui pouvaient rester chez eux. Si environ 2,6 milliards de personnes furent confinées au même moment, une grande partie de l’humanité n’avait d’autre choix que de continuer ses activités, tout simplement pour survivre. En bien des endroits du monde, ce n’était pas la peur du virus qui empêchait de dormir, mais la peur de ne pas avoir de quoi s’alimenter.

 

Dans le monde d’avant, et dont certains espèrent le retour, environ 40 000 personnes mourraient chaque jour de la pollution de l’air et de la faim. Récemment, l’OMS, la FAO et l’OMC sonnaient l’alarme de la pénurie alimentaire tout en fustigeant les réactions protectionnistes des États. Selon Oxfam, le nombre de personnes menacées de famine en Afrique de l’Ouest, pourrait quasiment tripler en 3 mois et concerner 50 millions de personnes en août. Si les instabilités déjà à l’œuvre engendrent dans un monde richissime, et disposant d’énergie abondante, des réactions aussi intenables et indignes, qu’en sera-t-il en 2030 ou en 2050, lorsque le monde connaîtra des migrations de populations d’une ampleur inédite, des évènements météorologiques de plus en plus extrêmes, symptômes de modifications globales profondes ; lorsque nous serons plus durement frappés de la « double contrainte énergétique » : raréfaction des ressources énergétiques et matérielles combinée aux objectifs vitaux de réduction des émissions de GES ?

 

Comme nous avons pu le remarquer, les climatologues sous-estiment souvent les effets et la vitesse du changement climatique. Par ailleurs, dans les études prospectives sur le climat, outils incontournables de la planification, on observe de nombreux manques, que ce soit en termes de diversité de scénarios, de données d’entrée essentielles pour l’analyse ou encore de cadres méthodologiques communs permettant la comparaison[1]. Face à la complexité des enjeux climatiques et de biodiversité, la prudence doit nécessairement rester le mot d’ordre dans le cadre de la méta-crise que nous vivons. Il est donc vital de faire la différence entre les faits établis scientifiquement et les moyens que nous voulons mettre en œuvre pour y répondre.

 

Nous savons qu’au cours des 130 dernières années, la température globale a ainsi augmenté de près d’1°C, ou plus exactement 0,85°C. Cette augmentation d’origine anthropique, s’est accélérée ces 25 dernières années. Souvenez-vous, dans cet article de mars 2020, lorsque nous rappelions la rapidité assourdissante du changement climatique. Sur le dernier million d’années, des ères glaciaires aux ères interglaciaires, les variations climatiques se traduisaient par une augmentation ou une baisse d’environ 0,05°C par siècle, permettant à la nature de s’adapter. Aujourd’hui, le climat évolue 100 fois plus rapidement, à plus de 0,18°C de réchauffement par décennie[2]. Les évènements météorologiques extrêmes augmentent en fréquence, la répartition des précipitations change et le niveau des mers s’élève alors que la moitié de l’humanité vit à moins de 60km de la mer. Cette variabilité locale, régionale, continentale et donc planétaire, met à mal les fragiles équilibres qui rendent ce monde possible.

 

Le caractère de plus en plus aléatoire des précipitations aura des effets sur l’approvisionnement en eau douce. D’ici 2090, la fréquence des sécheresses aura doublé, les zones affectées se seront étendues, et leur durée moyenne aura été multipliée par six[3]. Une étude récente[4] conclut que près d’un individu sur trois dans le monde serait exposé à des vagues de chaleur potentiellement mortelles, une proportion qui pourrait grimper à trois sur quatre à la fin du siècle. Nous osons donc espérer que l’écriture récurrente de ce type d’articles aux goûts d’urgence et de “y-a-qu’à, faut qu’on”, fera place à des analyses fines sur les stratégies mises en place pour sérieusement adopter une trajectoire compatible avec nos engagements.

 

À cet égard, le rapport 2019 du Lancet[5] mesure sous la forme de 41 indicateurs-clés réalisés par 35 institutions les effets du changement climatique sur la santé. Au cas où vous en douteriez encore et même après la lecture de mes diverses contributions au présent Blog, la majorité des indicateurs figurant dans le rapport montrent que nous poursuivons la voie du statu quo. C’est d’ailleurs bien ce que nous indiquent les plans de relance proposés par les États, tout autant que les aides versées aux divers secteurs sans aucune contrepartie environnementale. Doit-on rappeler, une fois encore, que rien n’est plus important que d’endiguer la 6ème extinction de masse et limiter l’augmentation de la température moyenne sur Terre ? Est-ce si farfelu de vouloir éviter la disparition d’espèces qui ne sont que nos victimes et d’espérer limiter à 2°C le réchauffement planétaire, cime à partir de laquelle les boucles de rétroaction positives entraîneront un emballement incontrôlable du système climatique ? Si les réalités économiques ont prise sur le quotidien de tout un chacun, elles n’en demeurent pas moins des conventions, des artifices créés par les sociétés humaines. Il en résulte que cette matrice ainsi que les lois et relations qui en découlent peuvent être amendées, doivent être amendées. Assurément, les réalités du monde physique, elles, sont immuables et dès lors ne peuvent se négocier.

 

Selon le rapport 2019 du Lancet, huit des dix années les plus chaudes jamais enregistrées sont survenues au cours de la dernière décennie tandis que les climatologues se sont de nouveau fait surprendre par l’émergence de conditions qu’ils n’attendaient pas avant 2050. En effet, des températures et un taux d’humidité que le corps humain est incapable de supporter ont été enregistrés pour la première fois de l’histoire des mesures météorologiques, rapporte une étude dans la revue Science Advances. Les analyses portaient à la fois sur la température et le niveau d’humidité ou “température humide”, notée TW. Depuis 1979, on observe que la fréquence d’évènements météorologiques extrêmes a doublé, pour osciller entre 27°C TW et 35°C TW, conditions dans lesquelles l’être humain dépérit rapidement. La “température humide” notée 35°C TW, représente un seuil mortel pour l’humain en ce sens qu’il bloque les deux mécanismes de refroidissement du corps. D’abord l’échange thermique, impossible lorsque l’air au contact de la peau est aussi chaud que cette dernière. Puis la sudation, elle aussi impossible si le taux d’humidité est trop élevée. À 35°C TW, ni l’un ni l’autre n’opèrent, le corps surchauffe et finit par céder en quelques heures.

 

C’est pourtant ce qui est arrivé durant une à deux heures à Jacobabad, au Pakistan, et à Ras al Khaimah, dans les Émirats Arabes Unis. Ces phénomènes n’avaient pas eu lieu depuis 3 millions d’années, c’est-à-dire depuis le début du Paléolithique. Les zones touchées figurent parmi les plus peuplées du globe et ont en commun d’être situées sur la ceinture subtropicale à proximité des océans. Malheureusement, ces conditions pourraient être régulièrement atteintes avec un réchauffement de moins de 2,5°C par rapport à l’ère préindustrielle. Or, selon de nombreux experts, le maintien d’un réchauffement en dessous des 2°C est quasiment hors de portée. Si leur étude est une énième alerte, symbole d’une injure supplémentaire à l’édifice de la rigueur scientifique et de la raison, une autre étude, publiée en mai 2020 dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences, estime qu’un tiers de l’humanité pourrait vivre d’ici 50 ans dans des endroits aussi chauds que le Sahara aujourd’hui.

 

En attendant qu’il fasse trop chaud pour que les instigateurs du statut quo cachent leur inconséquence sous d’étouffants faux semblants, nous aborderons prochainement les effets du changement climatique et de la destruction du vivant sur la propagation des maladies infectieuses, notamment en ce qui concerne les virus et infections bactériennes.

 

Sources :

– https://storage.googleapis.com/lancet-countdown/2019/11/French-2019-Lancet-Countdown-report-executive-summary-translation.pdf

https://www.encyclopedie-environnement.org/sante/changement-climatique-effets-sante-de-lhomme/

https://usbeketrica.com/article/climat-temperatures-invivables-atteintes-plus-tot-que-prevu

http://ipsnews.net/francais/2020/04/27/les-mesures-de-stimulation-liees-au-covid-19-doivent-sauver-des-vies-proteger-les-moyens-de-subsistance-et-sauvegarder-la-nature-pour-reduire-le-risque-de-futures-pandemies/ .

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[1] « Explorer l’avenir pour planifier la transition énergétique » : le nouveau rapport du Shift et son « Référentiel méthodologique », The Shift Project, disponible en ligne : https://theshiftproject.org/article/explorer-avenir-planifier-transition-referentiel-rapport-shift/

[2] IPCC. Summary for Policymakers. In: Edenhofer O, R. Pichs-Madruga, Y. Sokona, E. Farahani, S. Kadner, K. Seyboth, A. Adler, I. Baum, S. Brunner, P. Eickemeier, B., Kriemann JS, S. Schlömer, C. von Stechow, T. Zwickel and J.C. Minx editors (2014), Climate Change 2014, Mitigation of Climate Change Contribution of Working Group III to the Fifth Assessment Report (AR5) of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge, United Kingdom and New York, NY, USA, Cambridge University Press

[3] Food Policy Report n° 21, septembre 2009. Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) Quatrième rapport d’évaluation du GIEC: Changements climatiques 2007 (AR4)

[4] Mora C et al. (2017) Global risk of deadly heat. Nature Climate Change. doi:10.1038/nclimate3322

[5] Le Compte à rebours du Lancet («Lancet Countdown» en anglais) est une collaboration multidisciplinaire internationale ayant pour mission de surveiller l’évolution du profil santé du changement climatique et de fournir une évaluation indépendante de l’exécution des engagements pris par les gouvernements du monde entier dans le cadre de l’Accord de Paris. Le rapport 2019 présente une mise à jour annuelle de 41 indicateurs dans cinq domaines: les répercussions, les expositions et la vulnérabilité face aux changements climatiques; l’adaptation, la planification et la résilience en matière de santé; les mesures d’atténuation et les co-bénéfices pour la santé; l’aspect économique et financier; et l’engagement public et politique. Ce rapport présente les conclusions et le consensus atteints par 35 institutions académiques majeures et agences onusiennes de tous les continents.

 

A propos de Albéric BARRET

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