La sixième extinction de masse et les difficultés d’un changement de paradigme

 

 Du chasseur-cueilleur à l’agriculteur, l’humain n’a cessé de repousser les limites de son environnement pour en extraire davantage de ressources et améliorer ses conditions de vie. Toutefois, pas moins de 200 ans après la révolution industrielle, le bilan des activités humaines sur la biosphère est digne d’un film apocalyptique. Devenue une force géologique à elle seule, l’humanité a profondément perturbé les équilibres planétaires et continue de détruire inlassablement les conditions qui rendent l’existence possible.

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la prise en compte des équilibres planétaires dans la conduite des études prospectives comme dans celle des politiques publiques est obligatoire. Après avoir exposé le mythe du découplage entre les émissions de CO2 et la hausse du PIB[1], la fausse complétude de l’indicateur de croissance économique[2] et dans l’article susmentionné, l’inéluctable baisse de l’empreinte écologique de l’humanité[3], il convient de revenir aux « origines du mal ».

À cet égard, le rapport global de la biodiversité et des services écosystémiques de l’IPBES[4] était publié en 2019. Les constats sont sans appel : 85 % des zones humides ont disparu depuis le XVIe siècle ; 75 % de la surface des terres sont altérées de manière significative par les activités humaines et 66 %, dont deux tiers de la surface des océans, subissent des impacts négatifs croissants. En 40 ans, nous avons ainsi perdu 60% des animaux sauvages et le rapport estime qu’un million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction. La même année, une étude publiée dans la revue Nature nous indiquait qu’au sein de la branche du vivant qui comporte le plus d’espèces, le plus d’individus et la plus grande variété éthologique, à savoir les arthropodes, la biomasse s’est effondrée de 67% en une seule décennie.

Les principales causes de cette extinction massive de la biodiversité sont l’atrophie et le morcellement des habitats naturels : les animaux n’ont plus d’endroit où vivre. L’artificialisation galopante des sols et la gloutonnerie mortifère à laquelle se livre l’humanité est catastrophique. La raison qui pousse à cette déforestation, et qui en est d’ailleurs la première cause dans le monde, c’est bien l’agriculture industrielle. Pour gagner des terres cultivables, il faut déforester sans relâche. Si les cultures et l’élevage pour notre alimentation couvrent un tiers des terres émergées, 75% de ce tiers sont utilisés pour l’élevage. Ainsi, 60% des mammifères terrestres sont aujourd’hui des animaux d’élevage, 36% sont des êtres humains et les 4% restants des animaux sauvages[5]. Le vivant étant réifié, il disparaît.


Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pour répondre à cette question il faut se pencher sur un concept, un outil dont le sens est profondément ancré dans le moule de la société occidentale ; la nature. Comme le dit l’anthropologue Philippe Descola, la nature n’est qu’un concept et se définit dans l’antagonisme. L’utilisation de ce concept donne sens à tout ce à quoi il est opposé ; la société, l’humain, la raison, l’art, la religion, etc. Au cours des siècles, de la philosophie grecque à l’interprétation des religions monothéistes pour finir sur la révolution scientifique, la nature aura permis d’établir une distanciation des humains par rapport au reste du monde. Cette essentialisation n’est pourtant pas une construction que l’on retrouve ailleurs que dans les langues européennes. Les vieilles civilisations japonaises et chinoises, pourtant en avance dans de nombreux domaines au cours de leur histoire, n’ont aucun terme pour désigner la nature. Par ailleurs, dans les sociétés où l’on retrouve les écosystèmes les plus protégés de la planète, notamment les peuples autochtones, il n’y a pas non plus de terme pour désigner la nature. La valeur intrinsèque des éléments du vivant est donc protégée.

Pendant des millénaires, une période bien plus longue que la récente histoire de la société moderne, les sociétés agraires reposaient strictement sur leur milieu environnant. Comprendre cette dépendance donnait mécaniquement de l’importance aux différents éléments du milieu. Des cours d’eau et forêts au rayons du soleil ou encore l’énergie musculaire des humains et des animaux domestiqués, ces éléments en interactions permettaient de répondre aux besoins essentiels. Aujourd’hui, bien que ce soit toujours le cas, la population occidentale est concentrée autour de 70% dans les zones urbaines. Or d’après les études réalisées par Anna Maria Lammel, Maître de conférences, anthropologue et docteure en psychologie cognitive, la vision des changements globaux dans les villes est simplifiée. Les habitants des villes ont davantage de difficultés, car moins impactés dans leur environnement immédiat et moins familiers avec le vivant, à se rendre compte de l’étendue des dégâts sur l’environnement.

Par ailleurs, la distance spatiale joue aussi un rôle dans notre incapacité à comprendre les effets systémiques de nos actions. Étant donné que ce sont généralement les populations “pauvres“ ou les autochtones qui dépendent le plus des écosystèmes dans lesquels ils vivent, les acteurs institutionnels et économiques présents dans les grandes villes ont plus de difficultés à comprendre ces enjeux et à sentir la nécessité d’une action forte et radicale pour inverser ces tendances. Cette déconnexion est d’ailleurs conscientisée de plus en plus dans les domaines de la recherche, comme en atteste l’approche locale et la valorisation des savoirs des autochtones du dernier rapport de l’IPBES.

Là où certains biais cognitifs nous ont permis, dans le passé, de répondre à des conditions difficiles, ces biais peuvent nous rendre aujourd’hui vulnérables. Le flux actuel d’informations accapare le temps, noie notre réflexion et efface trop souvent les frontières entre opinions et savoirs. Les biais de représentativité ou de confirmation nous éloignent tendanciellement un peu plus du réel tandis que d’autres, connus sous le nom d’acrasie, nous empêchent d’opter pour un comportement rationnel face à des problèmes clairement identifiés et compris. La lisibilité des conséquences sur la biodiversité rencontre donc plusieurs obstacles. S’il est plus facile d’assimiler les chiffres de concentration de CO2 liés à l’évolution du climat, la diversité du vivant et de ses interactions est bien plus difficile à appréhender pour les non avertis. Dès lors, observant le manque de prise de conscience concernant le changement climatique, on peut facilement comprendre pourquoi les enjeux de biodiversité sont encore moins présents dans l’actualité ou les discours politiques.

Comme nous l’avons expliqué, nos sociétés s’étant largement développées sur l’extractivisme, le modèle actuel de développement et la préservation de la biodiversité créent un antagonisme puissant. Pour l’heure, il est préférable d’investir sur des rentes économiques directes pour la majorité des bailleurs de fonds qu’à long terme. En effet, les banques de développement qui pourraient être en position de force pour imposer des projets prenant en compte la biodiversité, ne jouent pas leurs rôles. Seulement 5% des fonds d’aide au développement sont alloués au portefeuille de biodiversité. À défaut de remettre en question un modèle économique qui épuise les ressources naturelles et détruit la biodiversité, il serait illusoire d’instaurer des réponses basées uniquement sur les marchés. La nécessité de créer de nouveaux modèles économiques doit tenir compte des innovations écologiques et sociales.

À compter du pic pétrolier attendu d’ici à 2025, et qui pour certains aurait été atteint en 2018, préparer l’avenir signifiera : faire face à un nombre croissant de contraintes avec de moins en moins de moyens. Plus nous tarderons à tirer toutes les conséquences de nos illusions, plus nous aurons à subir les catastrophes d’un monde dont nous aurons créé l’hostilité.
Partant, après avoir rappelé ; que la croissance structurelle était plus un indicateur de destruction du vivant qu’un indicateur de développement humain ; que les objectifs de neutralité carbone dépendaient de la capacité d’absorption des puits de carbone naturels ; que remplacer les combustibles fossiles par des énergies renouvelables et conserver le même confort énergétique n’était pas possible et appelait donc à la sobriété, nous nous attacherons dans les trois prochains articles, à évaluer les risques sanitaires auxquels nous faisons face et comment il est possible d’y répondre.

 

Sources :

– https://ipbes.net/global-assessment
https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas
– Lammel, A., Pacteau, C., (sous la direction) (2015). La question climatique : savoirs, représentations, discours, Paris: Groupement d’intérêt scientifique Climat- Environnement-Société, CNRS, ADEME, Ecole polytechnique, Université Pierre et Marie Curie.
– Lammel, A. (2015). Changement climatique : de la perception à l’action. Notes de la Fondation d’Ecologie Politique. N° 5. Publié le 10 Octobre 2015.
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[1] http://blog.bio-ressources.com/2020/03/06/le-decouplage-entre-les-emissions-de-co2-et-la-hausse-du-pib-face-aux-faits/

[2] http://blog.bio-ressources.com/2020/03/21/introduction-to-economic-myths-the-gdp-indicator/

[3] http://blog.bio-ressources.com/2020/04/14/humanitys-ecological-footprint-to-infinity-and-beyond-earths-biocapacity/

[4] La Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (en anglais “Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services“

[5] Yinon M. Bar-On, Rob Phillips, Ron Milo – Proceedings of the National Academy of Sciences Jun 2018, 115 (25) 6506-6511; DOI: 10.1073/pnas.1711842115, PNAS June 19, 2018 115 (25) 6506-6511; first published May 21, 2018 https://doi.org/10.1073/pnas.1711842115

A propos de Albéric BARRET

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