Quand l’écologie pèse sur les femmes

 

Alors que les scientifiques nous alarment depuis des années sur les effets du réchauffement climatique et sur son imputabilité à l’activité humaine, il semblerait que l’écologie soit une préoccupation avant tout féminine. Comment expliquer ce constat ? Quels enseignements peut-on tirer des théories écoféministes ?

 

D’après une étude du Pew Research Center (2015), dans plusieurs pays dits développés, la perception du changement climatique et de ses conséquences ne sont pas les mêmes selon le genre : les femmes se sentent plus concernées par le changement climatique que les hommes (schéma ci-contre). En 2017, une enquête Ipsos Sopra Steria révèle qu’en France, les femmes ont été deux fois plus nombreuses (17%) que les hommes (9%) à avoir voté pour Europe Écologie Les Verts lors des élections européennes. Ces statistiques se traduisent aussi au quotidien.

Dans les pays développés (et particulièrement dans les milieux privilégiés), on observe ces dernières années l’apparition d’une « nouvelle domesticité » : préparation de produits ménagers, fabrication de cosmétiques naturels, cuisine locale, créations « zéro déchets », … De nombreuses initiatives écoresponsables s’immiscent dans nos maisons. Seulement, aujourd’hui encore, les femmes restent les actrices centrales de l’organisation du foyer. Elles consacrent en moyenne deux fois plus de temps aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants que les hommes (Insee, 2015). Dans les cas où la répartition effective du travail domestique est égalitaire, les femmes sont cependant plus souvent concernées par la charge mentale (63% de femmes concernées contre 36% du côté des hommes ; sondage Ipsos 2018). Cette notion traduit l’idée bien connue de « double journée ». L’écologie domestique se concrétise alors comme une pression supplémentaire pour les femmes, une charge « morale » qui accentuerait les inégalités face au travail domestique.

 

Si les biais cognitifs peuvent expliquer la paralysie générale des humains face au changement climatique, ceux-ci s’appliquent sans distinction de genre. La biologie non plus ne donne pas de réponse satisfaisante à cette différence de comportement. En réalité, l’aptitude des femmes à mieux se saisir des questions environnementales sur le plan politique comme domestique réside avant tout dans ce qu’on appelle la socialisation de genre. Dès l’enfance, les petites filles sont éduquées à être plus empathiques, à s’occuper du foyer familial et plus largement, d’autrui, et, par transposition, à s’occuper de cette grande maison qu’est la Terre. Ce qui, dans la conscience collective, s’apparente à un comportement typiquement féminin n’est autre qu’une construction sociale. La maxime « On ne nait pas femme : on le devient. » de Simone de Beauvoir résume parfaitement cette idée (S. de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949). Ainsi, il n’existe ni essence de femme à faire le ménage, ni « gêne écolo » qui les rendrait plus douées pour mélanger bicarbonate de soude et huile de coco (deux des ingrédients nécessaires à la confection d’un déodorant naturel). Malheureusement, les clichés sexistes ont la vie dure : en décembre 2016, une étude américaine menée sur plus de 2000 hommes explique que les comportements écoresponsables sont perçus comme efféminés et heurteraient la virilité des hommes…

 

À en croire les témoignages de Coline, blogueuse « green » ou de Nora Bouazzouni, journaliste freelance, être écolo tout en étant une femme soulève des interrogations, voire même des contradictions avec leur engagement féministe : l’écologie serait-elle incompatible avec l’émancipation des femmes ? À cette question, les écoféministes répondent par la négative. Ce mouvement, apparu dans les années 70, décrit au contraire l’existence d’un lien entre destruction de la nature et oppression des femmes.

Aux États-Unis, l’écoféminisme naît de la rencontre entre deux grandes luttes existantes : la lutte écologiste naissante, sur fond d’anti-impérialisme économique et anti-militarisme, et le féminisme de la seconde vague. En France, c’est Françoise d’Eaubonne dans Le Féminisme ou la mort (1974) qui utilise le terme « écoféminisme » pour la première fois. Il restera cependant longtemps inconnu du grand public car bien souvent taxé d’essentialisme (au sens sociologique). Ce que critique l’écoféminisme, c’est le dualisme créé par nos sociétés modernes entre nature et culture qui oppose les humains à la nature, tout comme le dualisme entre homme et femme. À cette époque, la lutte féministe française dénonce la réduction des femmes à leur fonction reproductrice et cherche avant tout à les sortir de leur condition biologique. Le rapprochement femme-nature que fait l’écoféminisme est alors largement critiqué. Concrètement, et même si le mouvement est pluriel, les écoféministes militent pour un objectif commun : la réhabilitation de la place des femmes dans la société, autant que la revalorisation de la nature, sans pour autant l’associer à un genre spécifique. Emilie Hache, philosophe et spécialiste du sujet, rappelle que « c’est la même culture qui entretient un rapport de destruction à l’égard de la nature et de haine envers les femmes, c’est donc cette culture dans son ensemble qu’il s’agit de changer » (Reclaim : Recueil de textes écoféministes, 2016). Rien d’immuable ou d’essentialiste, donc, puisque nos rapports à la nature tout comme nos rapports aux femmes sont culturellement construits.

 

À l’heure de #MeToo et Greta Thunberg, l’écoféminisme revient progressivement sur le devant de la scène et apparaît de plus en plus nécessaire, les femmes étant en première ligne du changement climatique. La militante suédoise, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars 2019, écrivait : « Plus je lis sur la crise climatique, plus je réalise à quel point le féminisme est essentiel. Nous ne pouvons vivre dans un monde durable sans égalité entre les genres et les personnes. »

 

 

Pour aller plus loin sur l’écoféminisme :

Podcast Quoi de meuf ? – L’éco-féminisme : une charge écologique ?

https://open.spotify.com/episode/3hxR0kIdyxYgKNZRi0HLVb?si=oH3XGkhzQmqHOSt1V_R8PQ

Podcast Arte radio – Un podcast à soi :

https://www.youtube.com/watch?v=oFGQq_p3O2s&t=581s

Game Of Hearth : Écoféminisme – Introduction à l’écoféminisme

https://www.youtube.com/watch?v=2TZF6lYK5ho

La vie des idées – Dames nature

https://laviedesidees.fr/Dames-nature.html

 

Autres sources :

http://www.slate.fr/story/180714/ecologie-feminisme-alienation-charge-morale

https://www.scientificamerican.com/article/men-resist-green-behavior-as-unmanly/

https://twitter.com/GretaThunberg/status/1103902530277322752

https://usbeketrica.com/article/l-ecologie-un-truc-de-bonne-femme

https://www.youtube.com/watch?v=tFK_wFQMRoo&t=197s

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/europeennes-comment-ont-vote-les-francais_3462711.html

https://www.pewresearch.org/fact-tank/2015/12/02/women-more-than-men-say-climate-change-will-harm-them-personally/

https://www.theguardian.com/environment/2020/feb/06/eco-gender-gap-why-saving-planet-seen-womens-work

https://www.inegalites.fr/L-inegale-repartition-des-taches-domestiques-entre-les-femmes-et-les-hommes

https://www.ipsos.com/fr-fr/charge-mentale-8-femmes-sur-10-seraient-concernees

https://www.europe1.fr/societe/six-chiffres-criants-sur-les-inegalites-femmes-hommes-3593285

https://journals.openedition.org/rfp/4494

A propos de Eva CECCARELLI

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.