Le découplage entre les émissions de CO2 et la hausse du PIB face aux faits

 

Alors que le second Rapport Meadows nous alertait du proche dépassement des limites planétaires en 1992, une étude de 2015 nous indique que 4 d’entre elles ont d’ores et déjà été dépassées, et bien plus rapidement que dans les pires scénarios envisagés. Force est de constater que le développement n’a été à ce jour, ni durable, ni soutenable. Heureusement, nombreux sont ceux qui ont trouvé une solution : La croissance verte !

 

S’il nous est promis une croissance économique “verte“, nous en arrivons presque à oublier que les études scientifiques indiquent le contraire. On commencera par noter la corrélation frappante entre le taux de croissance du PIB mondial, et la consommation énergétique mondiale :

 

Consommation énergétique par habitant / PIB

Compilation Jean-Marc Jancovici sur sources primaires BP statistical review, 2018, et Banque Mondiale (PIB), 2018

 

Mais quel est le problème avec la consommation d’énergie ? Ne suffit-il pas simplement d’accélérer la transition énergétique pour disposer d’énergies vertes et donc d’une croissance “verte”  ?!

 

Le problème, c’est que depuis 1800, la population a été multipliée par 4 et la consommation d’énergie par 30. En moyenne, chaque humain sur Terre consomme 2,14 fois plus d’énergie qu’il y a 100 ans, cette dernière étant aujourd’hui à 84% d’origine fossile (ce qui signifie que lors de leur utilisation/combustion, ces énergies émettent du CO2).

 

Consommation mondiale d'énergie primaire

 

Ce graphique démontre que de manière empirique, aucune substitution d’une énergie par une autre n’a donc eu lieu au niveau mondial. À chaque nouvelle énergie découverte, c’est la logique d’empilement et non de substitution qui a systématiquement primée. Les énergies renouvelables (EnR) n’inversent d’ailleurs pas la tendance et représentent moins de 6% du mix énergétique mondial malgré leur essor fulgurant.

 

Le pétrole, qui est de loin l’énergie la plus pratique au monde, représente à lui seul 34% du mix énergétique mondial et aura mis plus de 50 ans à atteindre ce niveau de production.

 

Sachant que ce mix énergétique mondial est dominé par l’énergie fossile et que sans énergie il n’y a pas d’économie, la “croissance verte” est-elle vraiment réalisable, et surtout souhaitable dans le temps qui nous est imparti ?

 

En effet, l’agenda climatique et l’objectif de neutralité carbone (qui n’est pas exempt de tout péril) nous donne la quantité maximale de tonnes de CO2 équivalent pour respecter la limite des 2°C. Ainsi, selon le GIEC, pour limiter le réchauffement climatique à +2°C, notre budget restant s’élève à environ 1170 milliards de tonnes de CO2 équivalent. Nous émettons actuellement plus 50 milliards de tonnes de CO2 par an au niveau mondial. À ce rythme on peut encore continuer comme cela pendant une vingtaine d’année avant de dépasser notre budget 2°C, puisque nous avons abandonné l’espoir de ne pas dépasser le budget des 1,5°C. Ce renoncement absolument catastrophique, nous laisse une échelle de temps plus grande qui doit également être relativisée face à la destruction du vivant et la perturbation des cycles naturels.
Dit autrement, selon ces données, 80 % des réserves d’énergies fossiles actuelles ne doivent pas être extraites et consommées si l’on veut respecter les objectifs de stabilisation du climat.

 

Devant cette quantité faramineuse d’énergie fossile que nous utilisons, la priorité absolue est de mettre en œuvre des objectifs de réduction de la consommation énergétique et matérielle, et non pas miser uniquement sur « l’efficacité » qui doit elle, arriver en complément. En ce sens, le déploiement des EnR, pose de nombreux défis.

 

Cinq obstacles majeurs se dressent devant nous à l’échelle mondiale :

– L’intermittence de la production électrique et le faible facteur de charge*,
– Les métaux nécessaires au développement de ces technologies et des moyens de les piloter,
– Les infrastructures nécessaires au stockage à grande échelle de ces énergies intermittentes,
– Les infrastructures supplémentaires pour électrifier nos sociétés (avec ou sans hausse de la consommation d’énergie),
Le taux de retour énergétique* (TRE ou EROEI en anglais pour Energy Returned On Energy Invested) qui ne peut soutenir une économie industrielle complexe lorsqu’il est inférieur à 10 (d’où la nécessité de cumuler plusieurs sources d’énergie).

 

* Le facteur de charge est la différence entre l’énergie produite par une technologie sur une période donnée et l’énergie qu’elle aurait produite si elle avait fonctionné à sa puissance maximale sur la même période. Le facteur de charge dépend notamment de la disponibilité d’exergie (la quantité maximale d’énergie transformable en une autre forme d’énergie). Ainsi en France, le facteur de charge du photovoltaïque se situe entre 10 et 15%, celui de l’éolien est entre 20 et 25%, face au nucléaire et l’hydroélectricité (entre 70 et 100% selon les usages et la structure du réseau électrique).

— Le facteur de charge est à distinguer du taux de retour énergétique, bien que ces unités soient complémentaires —

* Le TRE indique les unités d’énergie produites avec une unité d’énergie dépensée. Il faut par exemple investir 1 baril de pétrole pour en récupérer 20 (pétrole conventionnel et pétrole de rocher-mère combiné) alors qu’au début des années 1900, avec 1 baril conventionnel nous en obtenions 100.

 

Le pétrole conventionnel seul, qui a passé son pic en 2008, a un TRE faible, compensé par le pétrole de schiste à partir de 2010 qui a inondé les marchés mondiaux. Néanmoins, selon l’AIE et plusieurs autres sources, il est attendu que le pic pétrolier (tout type de pétrole confondu) advienne d’ici 2025.

 

Côté EnR, le TRE par énergie renouvelable est en général plus bas ou équivalent aux énergies fossiles (autour de 10), excepté pour l’éolien (jusqu’à 20 comparé à celui du nucléaire autour de 15) et l’hydroélectricité (autour de 100). Cependant, pour remplacer le système actuel par un système 100% renouvelable, le TRE diminuerait certainement, tandis que l’empreinte écologique augmenterait, notamment à cause des surfaces occupées, des infrastructures de stockages et des raccordements à construire, gérer et entretenir. Selon une étude espagnole de novembre 2019, ces contraintes feraient baisser le TRE du solaire photovoltaïque espagnol de 12 à 5 si une transition 100 % renouvelable était opérée à l’horizon 2060. Comme nous l’avons dit, un tel TRE n’est pas soutenable. Cependant, ce scénario se base sur le déploiement du photovoltaïque seul. Et ces résultats tiennent notamment au fait que le déploiement d’énergies intermittentes jusqu’à 30% de la capacité du parc électrique, est technologiquement simple. Au-delà, l’équation se complexifie énormément.

 

L’usage massif d’électricité pose donc bien des difficultés. Si en France c’est le secteur des transports, suivi de l’agriculture et des bâtiments qui émet le plus de CO2, dans le monde c’est bel et bien la production d’électricité (30% des émissions contre 15% pour les transports) dont 38% est assurée par le charbon.

 

Dès lors, on comprend mieux pourquoi la théorie de la “croissance verte“ demeure systématiquement écartée par l’analyse scientifique. Selon une nouvelle étude d’avril 2019 : « il n’existe aucune preuve empirique que la baisse des émissions carbone puisse être obtenue à l’échelle mondiale dans un contexte de croissance économique continue. Nous concluons que la croissance verte est probablement un objectif malavisé et que les décideurs doivent rechercher des stratégies alternatives. »

 

Les mix énergétiques gagneraient ainsi à être plus polyvalents et adaptés aux conditions climatiques des régions concernées.

 

Ne disqualifiant pas le développement des EnR qui est essentiel, nous souhaitons souligner que leur potentiel dépend de nombreuses suppositions qui ne sont pas vérifiées. Leur déploiement nécessitant une électrification massive et la plupart des technologies n’étant pas encore matures (hors hydroélectricité, géothermie et éolien), les crédits alloués à la transition énergétique devraient être fonction des chantiers de décarbonation prioritaires. C’est toute la question des arbitrages, qui ne semble plus tellement faire débat, depuis que Jeremy Rifkin fait miroiter l’auto-consommation au monde entier…

 

Un peu avant le rapport du Global Carbon Project fin 2019 ; “Global energy growth outpace decarbonization”, les chercheurs rappelaient avec sagesse que « toute tentative fructueuse visant à réduire les émissions de manière adéquate nécessitera une réduction de la demande globale en énergie. »

 

Enfin, et sans s’attarder sur le vaste sujet de l’énergie nucléaire, selon deux études, une du World Nuclear Industry Status et l’autre du MIT, à rythme constant, il faudrait 400 ans pour assurer une transition 100% nucléaire. Là aussi, le développement et le déploiement à grande échelle de réacteurs de 4ème génération, outre la sécurité énergétique et la clôture du cycle combustible qu’ils prodigueraient, ne serait pas suffisamment rapide. Cela n’exclut pas, comme pour les EnR, un bouquet énergétique diversifié, d’autant plus que tous les scénarios du GIEC incluent une production nucléaire mondiale en hausse. On peut cependant noter que la technologie de réacteurs à neutrons rapides, pour laquelle la France avait commencé les travaux dès 1957 pour finalement abandonner le Projet Astrid l’an dernier, est plus proche de la mise en service que jamais.

 

Après cette brève analyse, quelques points fondamentaux sont à souligner :

 

  • D’abord, la réduction de la demande d’énergie devrait être une priorité.

 

  • Ensuite, le mix électrique doit être le plus bas carbone possible et diversifié, ce qui implique que la priorité ne consiste pas nécessairement à développer des EnR tout azimut. Il faut donc réduire l’empreinte carbone des postes d’émissions de CO2 les plus importants. Ces postes varient selon que l’on s’intéresse à un pays, une ville, un continent ou encore à l’humanité toute entière.

 

  • Pour terminer, d’un point de vue strictement énergétique, l’objectif religieux de la croissance économique devenant “verte” est sans aucun doute un objectif malavisé et génère par ailleurs une multitude d’externalités négatives sur la biosphère.

 

Notre prochaine analyse abordera justement la question des indicateurs économiques qui guident les politiques publiques face à la transition écologique. S’en suivra un article sur la grande accélération et la biocapacité terrestre, avant de terminer sur les causes profondes de la 6ème extinction de masse.

 

Sources :

https://information.tv5monde.com/info/transition-energetique-le-mirage-de-la-croissance-verte-329871

–  https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13563467.2019.1598964?journalCode=cnpe20

– https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0301421513003856

– https://www.lemonde.fr/blog/petrole/2019/02/04/pic-petrolier-probable-dici-a-2025-selon-lagence-internationale-de-lenergie/

A propos de Albéric BARRET

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