L’agriculture de conservation peut-elle se passer du glyphosate ?

 

Bien que des alternatives au labour se développent depuis les années 60, la « révolution verte » démocratisant l’usage du tracteur et l’utilisation de l’azote, a entraîné l’apparition d’herbicides et de fongicides sur le marché et favorisé l’extension des surfaces labourées. Outre le tassement et l’anoxie, le labour participe pourtant à l’érosion éolienne et hydrique des sols. Sachant qu’il faut plus de 1000 ans pour reconstituer 1 cm de sol, la gestion de cette ressource non renouvelable doit être assurée et pose de nombreuses questions sur l’agriculture conventionnelle.

Malgré l’absence du labour en agriculture de conservation et ses effets positifs sur les sols, cette dernière dépend largement de l’utilisation du glyphosate. Comment expliquer cette dépendance ?

En France, dans les années 1960, des processus de modernisation agronomiques sont impulsés par l’État et complétés par un dispositif institutionnel pour rendre accessible les connaissances produites. Mais lorsqu’il est encouragé en 1992, la diminution des coûts de production et l’agrandissement des exploitations par la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC), s’enclenche alors une simplification des pratiques culturales et un mouvement de retrait de ce “régime de connaissances“. Cela se traduit par un moindre poids des investissements publics dans la recherche, ainsi que dans la vulgarisation des connaissances issues de celle-ci.

Alors que des agriculteurs pionniers s’intéressent au non-labour depuis plusieurs années, cette réforme les pousse définitivement à abandonner la charrue. Par ailleurs, le retrait de l’État permet le large concours des firmes privées dans la modernisation de l’agriculture et sans surprise, quelques années plus tard, le Plan Ecophyto échoue et acte la dépendance de l’agriculture française au glyphosate.

En 1997 lors d’une conférence de la FAO au Mexique, est pour la première fois fait mention de l’agriculture de conservation (AC). Cette technique destinée à maintenir et améliorer le potentiel agronomique des sols, repose sur 3 principes que sont la perturbation minimale du sol (qui peut augmenter l’utilisation de glyphosate), sa protection via le maintien continu d’une couverture végétale et la diversification culturale avec associations et rotations.

Ceux qui se passent du glyphosate, malgré une réduction du temps nécessaire avant les semis, écopent néanmoins d’un supplément de travail induit par la substitution du désherbage chimique au désherbage mécanique. Ainsi, le maintien de l’AC avec ou sans glyphosate s’explique par les bénéfices obtenus en terme de structure du sol, de biodiversité et de taux de matière organique.

Cependant, il faut bien souligner que ces démarches ne sont pas à la portée de la majorité des agriculteurs. Les plus investis en recherches et co-production bénéficient d’un environnement de travail favorable : soutien familial, diversité de débouchés facilitant la diversification culturale, etc.

La dépendance souligne alors la difficile réversibilité de choix techniques opérés dans le passé et orientant les systèmes productifs. Ces systèmes sociotechniques ont acquis une forme de cohérence rendant difficile leur modification. La stabilité émanant de la co-construction et de l’évolution des pratiques, a dès lors favorisé des voies d’innovations plutôt que d’autres.

Dans ces conditions, le politique et certains acteurs de recherches agronomiques expriment enfin la volonté de préparer une agriculture sans pesticides. Pour ce faire, on observe qu’ils orientent les choix sur le développement du bio-contrôle puis de l’agriculture numérique et robotique en partenariat avec des acteurs privés de l’agrofourniture.

Cette approche trop restreinte au regard des évolutions systémiques requises, risque de générer de nouveaux verrouillages sociotechniques en donnant un rôle clé aux firmes privées dans l’innovation tandis que la diversification des cultures et l’adaptabilité des semences in situ se fait attendre face au réchauffement climatique. De nombreux acteurs appellent à une transition du modèle agricole comme en atteste le récent rapport de France Stratégie (en ce sens, consulter l’article de Pierre Minier sur le blog ; “la PAC face à l’agroécologie“).

En somme, sortir de la dépendance de l’AC au glyphosate est réalisable mais nécessite des solutions combinées : promouvoir les filières de sauvegarde et diversification culturale, favoriser l’expérimentation décentralisée de technologies et pratiques, réintroduire de la main d’œuvre agricole et alléger les efforts de coordination entre agriculteurs.

 

Sources : 

  • Le glyphosate en agriculture de conservation : Un cas illustratif de la dépendance de l’agriculture française aux pesticides :
    https://www.researchgate.net/publication/329801284_Le_glyphosate_en_agriculture_de_conservation_Un_cas_illustratif_de_la_dependance_de_l’agriculture_francaise_aux_pesticides .

A propos de Albéric BARRET

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