Monétariser la nature pour mieux la préserver?

 

Donner une valeur monétaire aux océans, au grand canyon, au service écosystémique rendu par les abeilles, quelle drôle d’idée? Si ce concept pouvait surprendre, la chute du mur de Berlin a permis l’expansion de l’idéologie selon laquelle tout peut se régler par le marché, y compris la préservation de l’environnement . Mais en adaptant la nature au discours dominant, la nature est relayée au rang de bien mis sur le marché, bien qu’elle porte en elle une valeur intrinsèque.

Moné – quoi ?
Une définition s’impose. Monétariser la nature, c’est “utiliser la mesure monétaire pour évaluer un bien, sans le vendre pour autant” selon Aurore Lalucq , c’est-à-dire lui donner une valeur pour mettre des outils économiques à la disposition de sa préservation. Elle diffère donc de la financiarisation et de la marchandisation.
Mais a-t-on réellement besoin de mettre un prix sur la nature pour la préserver? Cette idée a progressivement germé dans une logique de réparation financière des dommages causés à l’environnement. Dans une société où la monnaie est le langage le plus évident, et où la nature n’a pas de personnalité juridique -et donc pas de droit – et est inaudible, elle permet de prendre conscience des bénéfices d’un environnement préservé, du coût d’un environnement dégradé. Pourtant, ce raisonnement semble peu ou prou conciliable avec un des enjeux de la transition écologique et sociale qui est de replacer l’homme et la nature au centre des préoccupations, en se détachant d’une logique de marché.

Une dérive vers une valeur consumériste?
Si cela nous permet aujourd’hui de prendre conscience de l’ampleur des atteintes causées à l’environnement via son coût, cela peut aussi avoir des effets pervers. On se soucie alors de la préservation de la nature lorsque cela a un impact quantifiable économiquement, et non pour sa valeur intrinsèque. C’est ainsi que le Fonds Monétaire International (FMI) mettait en lumière le 16 septembre dernier les services écosystémiques mondiaux de la baleine, à hauteur de 2 millions de dollars par baleine et appelait à ce que “leur survie [soit] intégrée aux objectifs de l’ensemble des signataires de l’Accord de Paris sur le climat”.

Réinventer notre rapport à la nature?
Philippe Descola, au sein de ses travaux sur les Achuars en Amazonie, pose le principe selon lequel la nature est une construction occidentale qui représente “l’ensemble des non-humains en tant qu’ils formeraient une totalité sur laquelle les humains peuvent agir”. Selon lui, il nous faudrait déconstruire ce concept pour “habiter le monde d’une meilleure façon”. Ce rapport qu’a une société avec la nature est révélateur de son fonctionnement. Il est alors intéressant de penser que notre construction d’une nature monétarisable, ayant une valeur consumériste, nous permet de légitimer son utilisation, son appropriation ainsi que sa dégradation. Cette conception de la nature permet par exemple de considérer les services écosystémiques comme des biens et services que les hommes peuvent tirer des écosystèmes.

Monétariser la nature? Pas que!
Si monétariser la nature est une partie de la solution, il nous faudrait néanmoins nous émanciper des outils monétaires et développer les outils juridiques. En effet, le droit peut être un mécanisme d’action efficace pour la préservation de l’environnement. En effet, en mai 2017, la Cour Constitutionnelle de Colombie reconnaissait au fleuve Atrato la personnalité juridique, lui octroyant ainsi des droits, et une voix pour se défendre. Lorsqu’un élément de la nature se voir reconnu sujet de droit, on peut engager des poursuites judiciaires contre le pollueur. On passerait alors d’une logique de réparation ou de compensation , à une logique de protection de la valeur intrinsèque de la nature.
Monétariser pour donner un prix VS octroyer la personnalité juridique et donc des droits pour donner une voix à la nature? Une chose est sûre : la solution d’une transition écologique et sociale réside dans l’interdisciplinarité, à nous de jouer! Élaborons une stratégie basée sur la communication, la pédagogie, l’éducation à l’environnement, le droit et la démocratie à ce sujet. Cela favoriserait l’acceptabilité de politiques environnementales par tous, mais aussi la responsabilisation et la participation de l’homme à la préservation de ce qui l’entoure.

 

Mots clés : Droit de l’environnement, droit de la nature, monétariser la nature, protection de l’environnement

 

Sources :

« Faut-il donner un prix à la nature ? » de Jean Gadrey et Aurore Lalucq, Éditions Les Petits Matins-Institut Veblen.

Naomi Klein: Why Big Green Groups Can Be More Damaging Than Right-Wing Climate Deniers


https://www.cairn.info/revue-vraiment-durable-2013-2-page-29.htm
https://www.actu-environnement.com/ae/news/baleines-FMI-piegeage-carbone-ocean-34050.php4
https://reporterre.net/Non-transformer-la-nature-en-monnaie-ne-peut-pas-la-sauver
https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2013/10/12/preserver-la-nature-en-lui-donnant-un-prix-24-monetariser-ce-qui-est-gratuit
https://www.cairn.info/revue-vraiment-durable-2013-2-page-55.htm

La compensation de la biodiversité ne marche pas

A propos de Clara PHILIPPE

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