Entre baleine et béton

Les grands chantiers sur l’île de La Réunion face au patrimoine natureImages du chantier à La Réunion (Source : Camille Raverdy-Preisel)

En 2013, le Conseil Régional de La Réunion se lance dans un projet pharaonique fortement controversé. La mise en place de Nouvelle Route du Littoral (NRL), reliant le nord économique à l’ouest résidentiel de l’île, est le résultat de longs débats mouvementés entre les autorités publiques et la société civile. Elle a pour vocation de remplacer la route actuelle, qui, en raison du climat tropical et des chutes venant des falaises qu’elle longe, est fréquemment endommagée et fermée. Sa fermeture régulière entraine un blocus économique de La Réunion face auquel une solution se devait d’être trouvée.

 

Deux solutions se présentaient à ce problème. La réintroduction du tram-train historique réunionnais, communément appelé « ti train », aurait d’une part été l’alternative moins coûteuse au projet actuel et plus écologique d’une autre. Écologique en raison du fort recours à la voiture sur l’île indianocéanique, responsable de grands embouteillages quotidiens sur les grands axes de l’île. En effet, le réseau de transports en commun n’y étant que peu développé et ne desservant pas l’intégralité de La Réunion, sa fréquentation est passée de 30% à 6% aujourd’hui en moins de 20 ans. Malgré la forte mobilisation de la société civile, cette proposition a été écartée en 2010 par le président de Région actuel, Didier Robert (LR), favorable à la construction d’une nouvelle autoroute.

En plus de nécessiter une quantité considérable en ressources rocheuses
(18 millions de tonnes de roche), le prix de travaux d’une telle envergure n’est pas à négliger. Avec son coût à hauteur de 1,6 milliard d’euros pour une route de 12,5 km (soit 130 millions d’euros par kilomètre contre 6 millions d’euros en moyenne), la NRL est devenue la plus chère d’Europe, voire au monde. De plus, en raison des retards d’approvisionnement, l’achèvement des travaux, initialement prévu pour 2020, a été ré-estimé pour 2023 au plus tôt.

Source : « Les Échos » / Nouvelle Route du Littoral / Google Image

 

Quel impact sur l’environnement ?

Plusieurs inquiétudes sont à retenir concernant l’impact environnemental de tels travaux. Au fil du temps, le patrimoine naturel de La Réunion a lourdement été affecté par son exploitation de l’homme. On notera un récif corallien entièrement dévasté, autrefois sanctuaire d’un écosystème somptueux qui peine à se reconstituer, malgré les efforts politiques et sociétaux. La sur-fréquentation des plages paradisiaques par les habitants et touristes malveillants fragilise d’autant plus la reproduction des coraux.

Cette dernière affecte également les fréquentations par les tortues marines qui avaient pour habitude de faire de ces plages leurs zones de ponte. Les chiffres ont dramatiquement reculés. Les traces de ponte répertoriées sur les dernières décennies se comptent sur le bout des doigts et inquiètent les centres d’études de faune maritime. Il en va de même pour les cétacés. La Réunion fait partie de leurs escales favorites sur leur pèlerinage migratoire pendant l’hiver austral. La pollution sonore des constructions, ainsi que la fréquentation automobile, une fois la route achevée, émettraient des ondes et vibrations qui risqueraient de perturber la mise à bas des baleines femelles. L’observation au plus près des baleines étant également devenue une attraction touristique de plus en plus demandée, les abus deviennent fréquents. À défaut de vouloir vivre un moment intense en émotions avec ces monuments de la nature, des situations de réponse défensive de la part des baleines deviennent régulières. Il y a quelques semaines à peine, un balaineau s’est échoué sous le viaduc de la NRL. Désorienté et perdu, il a été retrouvé mort malgré les tentatives de sauvetage.

 

Dans ce cas de figure, la même problématique est fréquemment relevée. La préservation du patrimoine naturel est-elle compatible avec le développement
d’infrastructures nécessaires ? Afin de répondre aux multiples accusations, le Conseil Régional, sous Didier Robert, s’engage par un manifeste, à porter des mesures de préservation en lien avec la NRL. 150 mesures environnementales ont ainsi été élaborées, prenant en compte la préservation des tortues, des mammifères et oiseaux marins, de la qualité de l’eau, des espèces endémiques végétales etc. La préservation de la biodiversité de l’île s’inscrit même dans le programme des sept piliers du Projet Régional du Conseil. Parmi les projets portés par la Région, on notera par exemple la restauration des zones de ponte de tortues marines par la replantation le long du littoral d’espèces végétales, favorables à la ponte d’œufs. Des rideaux acoustiques de bulles pour réduire la pollution sonore marine ont été mis en place. Cette innovation s’est même vue primée par le Ministère de la Transition Énergétique et sélectionnée par European Business Awards for the Environment 2018/2019.

Restauration des zones de ponte de tortues marines (Source : Région Réunion)

 

5% du budget des travaux, soit 80 million d’euros, sont dédiés à la réalisation de ces mesures. La question est à présent de savoir si ces dernières porteront réellement leurs fruits. En attendant, les habitants se mobilisent pour participer aux actions collectives de préservation de l’environnement. Or, sont-elles suffisantes pour compenser un désastre écologique et parviendront-elles à faire renaître un récif corallien ? L’avenir apportera les réponses attendues.

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