Îles Éparses: sanctuaire ou Eldorado ?

Minuscules même comparées aux autres Territoires d’Outre-Mer français, les Îles Éparses de l’Océan Indien ont pourtant un impact important sur la politique étrangère de la France. On sait que la souveraineté exclusive de la France sur les gisements d’hydrocarbures avoisinants alimente les conflits politiques avec Madagascar depuis leur découverte dans les années 70. Mais au-delà de son intérêt stratégique, l’archipel est un territoire hors-norme auquel la loi attribue une protection particulière. Quelles sont les perspectives d’avenir pour ces rochers dans un Océan Indien de plus en plus crispé par le contrôle du pétrole ?

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Infographie TAAF

 Inhabitées et quasiment inviolées par l’homme, les îles qui parsèment le littoral malgache sont le foyer d’une richesse végétale et animale considérable. L’île d’Europa à elle seule accueille une mangrove et un récif corallien intacts, tous deux d’une rareté considérable. On y voit défiler des frégates, des fous, des flamants roses et même des tortues de mer en période de ponte. Pour ne pas déranger ce précieux écosystème, la présence humaine autorisée se limite à un petit dispositif scientifique, météorologique et militaire. Une réflexion s’engage dès 2002 pour classer les îles réserve naturelle nationale. A terme, l’administrateur de la réserve serait libre d’y interdire l’extraction de ressources.

Et pourtant, les experts de Sapetro et Marex Petroleum ne s’y rendent pas pour admirer le paysage. Après 63 millions d’euros d’investissement, les deux compagnies pétrolières ont vu leur demande de renouvellement d’un permis de forage dans les eaux de l’île de Juan de Nova rester lettre morte. Après l’ouverture d’une procédure administrative contre l’Etat, le Ministère de l’Environnement a finalement dû leur donner gain de cause  : l’acharnement des pétroliers leur a obtenu le renouvellement implicite des autorisations attribuées et la tolérance tacite de Ségolène Royal aux conséquences environnementales du projet.  On estime que les eaux du Canal de Mozambique renfermeraient entre cinq et douze milliards de barils de pétrole; des eaux qui, avec une partie de l’Océan Indien, sont englobées dans les 640.000 km² de la Zone Economique Exclusive française, et dont les assises géographiques sont les îles de la Réunion, de Mayotte, et surtout les Iles Éparses.

Rattachées au TOM des Terres Australes et Antarctiques Françaises par arrêté de 2005, ces dernières ont un statut comparable à celui des installations en Terre Adélie et dans les îles australes. La prospection étant interdite en Terre Adélie par le Protocole au Traité sur l’Antarctique de 1991 et limitée dans les terres australes (qui forment aujourd’hui la plus grande réserve naturelle du territoire français), le traitement de la question de l’exploitation off-shore à proximité des Îles Éparses risque d’être épineux pour l’administration centrale des TAFF siégant à St-Pierre de La Réunion. Gare, toutefois, à ne pas être dépassé par la ruée sur l’Océan Indien.

Confinée par les continents africains et indiens, par le Canal de Suez ou par les détroits de Mandeb, de Malacca et d’Hormuz, la prospection de l’or noir de l’Océan Indien s’est faite lentement. Après tout, ses états riverains figurent déjà parmi les plus riches en gisements pétroliers : l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Iraq et les Emirats Arabes Unis, pour ne citer qu’eux.

Ce sont logiquement les superpuissances régionales émergentes, dont les ambitions de modernisation à grande échelle créent des besoins énergétiques considérables, qui misent le plus sur ce pétrole brut. La Chine intensifie ses opérations contre la piraterie dans les eaux longeant le Sud de l’Asie depuis 2009 et en 2014, Xi Jinping a annoncé le budget mirobolant de 40 milliards de dollars pour son plan « One Belt, One Road », visant à réincarner les routes terrestres et maritimes qui firent historiquement beaucoup du succès commercial de la Chine, mais cette fois-ci avec le contrôle de l’Océan Indien à la clé.

L’Inde, dont les voisins se sont rangés du côté de la Chine, ne démord pas de ses propres ambitions énergétiques (le pays souhaite s’émanciper de sa dépendance de sources étrangères, qui lui fournissent actuellement 80 % de son pétrole). La France est son allié principal dans la région, où une coopération rapprochée est en cours depuis 2008. Cette alliance leur permet de conforter leurs revendications respectives sur les hydrocarbures situés dans cette région (environ 40 % des réserves de pétrole mondiales) face aux prétentions malgaches, comoriennes et mauriciennes, d’un côté ; chinoises, japonaises et américaines de l’autre. Mais c’est aussi une manière pour la France et l’Inde de garantir des rapports de force, comme le montre la vente de six sous-marins Scorpène à New Delhi en 2005.

Les îles sont sur une pente glissante. Tout laisse à penser qu’un forage offshore se profile, potentiellement en coopération avec un gouvernement malgache dont Paris tente de regagner la bienveillance. Mais cette activité serait irréconciliable avec un classement en réserve naturelle. A la pollution de l’air et des eaux, s’ajoutent les dégâts sur l’écosystème marin des efforts de prospection sismique : difficile de cautionner un impact écologique de cette magnitude, surtout au vu du prix du pétrole et du gaz en 2016. Mais devant l’invariable positionnement des uns et des autres, chacun anticipant l’épuisement des stocks d’énergies fossiles, les vraies raisons de la mainmise de la France sur ces îlots vierges sont un secret de polichinelle.

 

Grégoire SMELT est étudiant-juriste d’origine franco-britannique, aspirant à l’avocature et fait partie du Master 2 GEDD de l’Université de Strasbourg et de l’IEJ Paris-Sud Jean Monnet.

Sources :

http://www.taaf.fr/-District-des-iles-Eparses-

https://8e-etage.fr/2016/07/19/les-iles-eparses-ce-tresor-que-la-france-ne-veut-pas-rendre-a-madagascar/

http://www.lemarin.fr/secteurs-activites/oil-gas/23182-hydrocarbures-deux-petroliers-font-plier-segolene-royal-juan-de

http://blogdemadagascar.com/petrole-et-iles-eparses-le-sujet-aurait-deja-ete-aborde-avec-la-france/

http://english.alarabiya.net/en/views/news/world/2014/01/09/Why-all-eyes-should-be-on-the-Indian-Ocean.html

http://www.bloomberg.com/news/articles/2016-09-20/india-s-monthly-crude-imports-touch-7-year-high-as-demand-booms

http://www.colsbleus.fr/articles/2988

http://www.cfr.org/regional-security/competition-indian-ocean/p37201

http://time.com/4457044/xi-jinping-one-belt-one-road-obor-south-china-sea-economic-trade-business/

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%8Eles_%C3%89parses_de_l%27oc%C3%A9an_Indien#Projets_p.C3.A9troliers_et_gaziers

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