Alors que le nucléaire fait débat, la compétitivité de l’électricité verte progresse

Le mardi 11 juin 2014, la commission d’enquête parlementaire a remis au président de l’Assemblée Nationale son rapport sur les coûts de la filière nucléaire. La principale question soulevée par les députés dans ce rapport est celle de la gouvernance du nucléaire. L’État est instamment prié de prendre en main l’avenir du parc électronucléaire français et de lever de nombreuses incertitudes.

Il est temps d’agir et de prendre des décisions. Après la Cour des comptes qui a rendu public le mardi 27 mai, un rapport sur les coûts de la filière nucléaire, qui soulignant l’envol de la facture nucléaire, la commission Brottes/Baupin (“Commission d’enquête relative aux coûts passés, présents et futurs de la filière nucléaire, à la durée d’exploitation des réacteurs et à divers aspects économiques et financiers de la production et de la commercialisation de l’électricité nucléaire”, dont le président est François Brottes et le rapporteur Denis Baupin) se dit préoccupée par une forme de dérive financière de la filière électro-nucléaire : coût d’exploitation, amélioration de la sûreté, érosion de la rentabilité, coût croissant de l’EPR (European Pressurized Reactor ou réacteur nucléaire de troisième génération). Il en est de même pour l’ONG Greenpeace qui, sur la base des expertises indépendantes de Global Chance et de Wise-Paris, a publiée une étude synthétique en Juin 2014 comparant les coûts de production futurs de l’électricité nucléaire et les coûts de production futurs de l’électricité d’origine renouvelable. L’objectif de l’étude était d’évaluer les coûts de production au-delà de 40 ans d’exploitation des réacteurs nucléaires anciens après rénovation, et de les comparer aux alternatives dont nous disposons aujourd’hui, notamment l’éolien terrestre et maritime ainsi que l’énergie solaire. Il en ressort que l’électricité d’origine renouvelable devient plus compétitive que l’électricité nucléaire.

Le rapport de Wise-Paris démontre que l’échéance des 40 ans de durée de vie des 58 réacteurs nucléaires d’EDF est une étape majeure qui n’a pas été suffisamment anticipée. Près des deux tiers des réacteurs français doivent atteindre l’âge de 40 ans d’ici à 2025. Face à ce retard, des décisions urgentes deviennent cruciales pour maîtriser la sûreté et les coûts. L’étude montre que les investissements nécessaires à la prolongation de durée de vie d’un réacteur pourraient être plus de quatre fois supérieurs à ce qu’envisage aujourd’hui EDF, si les exigences de sécurité devaient se rapprocher de celles de nouveaux réacteurs comme l’EPR. Initialement partie d’un plan d’environ 23 Md€, la prévision d’EDF a depuis été relevée pour atteindre, dans le plan de “grand carénage” programmé à partir de 2012, un total de 55 Md€ pour l’ensemble du parc. Malgré des incertitudes fortes sur les coûts, un scénario d’exigences élevées pourrait conduire à un investissement moyen de 4,4 Md€ par réacteur.

Sur la base des scénarios de sûreté et de coûts de l’étude Wise-Paris, l’économiste de Global Chance Benjamin Dessus a décrit l’évolution des coûts de production des réacteurs du parc ancien après rénovation, en utilisant la méthode du coût courant économique. L’approche du coût courant économique, proposée par la Cour des comptes dans son rapport sur les coûts de la filière nucléaire, consiste “à mesurer les coûts annuels de rémunération et de remboursement du capital permettant, à la fin de vie d’une installation de production ou d’énergie, de reconstituer en monnaie constante le montant de l’investissement initial, c’est-à-dire le montant qui permettrait de reconstruire à l’identique l’installation à la fin de sa durée de vie”. Cette méthode apparaît, selon la Cour des comptes, comme la plus pertinente lorsqu’il s’agit d’évaluer le coût de production du parc nucléaire ancien. Les coûts courants économiques (CCE) d’un nouveau réacteur de type EPR ont fait l’objet de nombreuses évaluations ces dernières années. En 2012 la Cour des comptes considérait un CCE compris entre 70 et 90 €/MWh pour un investissement initial de près de 6 Md€ et une durée d’exploitation de 40 ans. Ce CEE correspond aujourd’hui à un montant de 95 €/MWh.

Les conclusions de l’étude menée par Greenpeace parlent d’elles même : le coût courant économique de l’électricité produite par chaque réacteur rénové à un niveau de sûreté approchant des exigences de l’EPR atteindrait 133 €/MWh. Dans ces conditions, le coût courant économique du nucléaire dépasserait les coûts futurs de production des principales énergies renouvelables électriques. Ce dépassement serait effectif dès aujourd’hui pour l’éolien terrestre (coût compris entre 40 et 80 €/MWh), et le serait dès 2018 pour le solaire, et à partir de 2020 pour l’éolien maritime. De plus, le choix d’une prolongation du parc nucléaire qui limiterait la hausse des coûts de production de son électricité, et assurerait sa rentabilité face aux énergies renouvelables, conduirait à un niveau d’investissement entraînant une dégradation du niveau de sûreté des réacteurs.

Si investir afin de prolonger la durée de fonctionnement des réacteurs nucléaires au-delà de 40 ans correspond à la stratégie industrielle d’EDF, rappelons que pour l’Autorité de Sureté Nucléaire, seule autorité habilitée à donner son accord sur la prolongation, “l’extension au-delà de 40 ans n’est pas acquise”. Pour que le nucléaire reste moins cher que les énergies renouvelables à court terme, il faudrait le prolonger en bradant la sûreté, pourtant mise en exergue par les industriels et les États depuis le déclenchement de la catastrophe nucléaire de Fukushima.

Sources :
Audition de M. Hervé Machenaud, directeur exécutif du groupe Production et Ingénierie d’EDF, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale relative aux
coûts futurs du nucléaire, le 27 février 2014
.
Rapport de la commission d’enquête Brottes/Baupin, 5 juin 2014.
Le coût de production futur du nucléaire exploité au-delà de 40 ans, Greenpeace France, juin 2014.
L’échéance des 40 ans pour le parc nucléaire français. Processus de décision, options de renforcement et coûts associés à une éventuelle prolongation d’exploitation au-delà de 40 ans des réacteurs d’EDF, 22 février 2014, Wise-Paris, Yves Marignac.
Juin 2014, Cahier Global Chance, Autour de la transition énergétique : questions et débats d’actualité. Étude de Benjamin Dessus, « Prolonger la vie du parc actuel : à quels coûts ? »
Cour des comptes, Rapport thématique sur les coûts de la filière nucléaire, 2012.

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