L’impact du développement des gaz de schiste aux Etats-Unis sur la pétrochimie européenne.

La révolution du gaz de schiste aux Etats-Unis a fait chuter les prix de l’énergie, réduisant significativement les coûts de la matière première utilisée par la pétrochimie américaine. Le prix du gaz américain a été divisé par trois entre 2008 et 2012. Ces baisses entraînent un avantage de compétitivité significatif pour l’industrie pétrochimique américaine, dont les marges explosent au détriment de la pétrochimie européenne prise dans l’étau d’une demande atone, de coûts en énergie en hausse et d’un outil de production surcapacitaire et vieillissant.

La révolution des gaz et liquides de schiste : l’avantage compétitif des Etats-Unis.

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Depuis 2009, les Etats-unis sont devenus les premiers producteurs de gaz devant la Russie, grâce à l’exploitation grandissante du gaz de schiste.

La hausse des prix du gaz aux États-Unis au cours de la décennie 2000 avait entraîné un déclin de la position concurrentielle du pays, qui s’était traduit par la fermeture de complexes pétrochimiques et leur délocalisation vers les pays à bas coûts de la matière première (Moyen-Orient), tandis que, dans le même temps, les importations américaines de produits chimiques augmentaient. La crise de 2008-2009 a entraîné une nouvelle chute de l’activité si bien qu’à la fin de la décennie 2000, l’industrie pétrochimique américaine semblait vouée au déclin.

 

prix du gaz aux USA et en Europe

Prix du gaz naturel aux Etats-Unis et en Europe et prix du brut (source: Banque Mondiale)

L’exploitation des gisements de gaz de schiste a permis d’inverser singulièrement la tendance. La forte croissance de l’offre de gaz aux Etats-Unis se traduit par une chute du prix du gaz sur le marché spot et un découplage des prix du gaz et du pétrole. Cette évolution permet aux Etats-Unis de gagner en compétitivité par rapport à l’Europe, où le prix du gaz, encore largement indexé sur le pétrole, est trois à quatre fois plus élevé que le prix américain.

 

prix des matières premières

Les pétrochimistes européens paient leur matière première énergie trois fois plus cher que les pétrochimistes américains. En 2012 le coût de production aux Etats-Unis est trois fois moins élevé qu’en Europe alors que le coût de production en 2005 était équivalent. Pour l’Europe ce désavantage se chiffre à plusieurs milliards d’euros de perte par an. Le Conseil Européen de l’Industrie Chimique (CEFIC)  estime qu’en 2012, le coût de fabrication d’une tonne d’éthylène produite en Europe est supérieur de 700 $/t à celle produite aux États-Unis. Sur le marché européen qui produit environ 20 millions de tonnes d’éthylène par an, ce différentiel représente 14 milliards de dollars par an (11 milliards d’euros).

L’avantage de compétitivité en amont de la filière va se répercuter tout au long de la chaîne, entraînant une compétitivité accrue des produits dérivés des grandes bases chimiques jusqu’aux plastiques et aux produits finis utilisant les matières plastiques.

 

Impact des gaz de schiste sur la pétrochimie européenne: les stratégies des acteurs européens.

A l’inverse, la pétrochimie, fleuron de l’économie européenne, est en crise. Les industriels européens sont confrontés à une concurrence internationale croissante, une compétitivité érodée et des surcapacités de production structurelles. En effet, plus de 90% de la capacité actuelle a plus de 30 ans, entraînant des coûts de maintenance élevés. Contrairement aux Etats-Unis, la matière première utilisée par les pétrochimistes européens est le naphta, issu du raffinage du pétrole. Entre 2008 et 2012, le prix du naphta a augmenté de 19 %. Les marges des pétrochimistes européens sont érodées par ces hausses qu’ils ne peuvent que partiellement répercuter sur leurs clients, face à la concurrence des méga-complexes construits au Moyen-Orient à la fin des années 2000 et celle à venir des États-Unis.

À terme, les pétrochimistes européens vont se trouver confrontés à la concurrence des produits “Made in America”, qui vont déferler sur le marché international après 2016-2017, temps nécessaire aux producteurs américains pour réaliser leurs investissements. Cette concurrence présentera un caractère nouveau : les produits américains vont concurrencer directement les produits à haute technicité dont l’Europe est actuellement le champion. L’Europe, qui ne dispose pas d’un prix bas de l’énergie et perd en compétitivité coût, aura des difficultés à freiner ces importations qui ne seront pas subventionnées mais bénéficieront simplement d’un avantage compétitif lié au prix bas du gaz.

La pétrochimie européenne se trouve ainsi confrontée à une nécessaire restructuration et adaptation de son outil de production. La concurrence américaine accélère la fermeture des sites pétrochimiques et la réorientation de la pétrochimie européenne vers des produits de niche. Pour maintenir leur compétitivité, les industriels européens ferment leurs sites isolés et déficitaires, intègrent leurs productions amont et aval, afin de bénéficier de synergies et réduire les coûts. Ils diversifient leurs matières premières et remplacent le naphta. Ils réorientent leurs productions aval vers des produits répondant à l’évolution de la demande européenne : produits innovants, à forte valeur ajoutée et haute technicité, point fort de l’industrie européenne. L’orientation se fait également vers des produits dont le prix de revient est moins dépendant du prix de la matière première énergie, point faible de l’industrie européenne, qui paye sa matière première et son énergie trois fois plus chère que ses concurrents américains. Ces produits sont également plus respectueux de l’environnement, répondant à l’impératif de développement durable, autre point fort de l’industrie européenne qui est à la pointe de la recherche sur la biochimie et les bioplastiques. Enfin, tout comme ils investissent dans les régions à forte croissance (Asie et Chine plus particulièrement) et dans les régions à bas coût de l’énergie (Moyen-Orient), les grands groupes européens investissent également aux États-Unis pour profiter de la manne des gaz de schiste et d’une production à moindre coût.

Néanmoins cette menace supplémentaire sur la pétrochimie européenne demeure subordonnée à de nombreuses incertitudes, en particulier l’évolution des prix du gaz et du pétrole sur le marché ; le développement des gaz de schiste en dehors de l’Amérique du Nord (aussi cette question est-elle cruciale en Europe dont la dépendance vis-à-vis des importations de gaz ne fait que croître) ; enfin la Chine demeure une inconnue de taille, sachant qu’elle possède les ressources en gaz de schiste les plus importantes au monde et qu’elle met en place un programme de développement de ces ressources.

NB : Sous-secteur de la chimie organique, la pétrochimie est l’industrie qui transforme les ressources fossiles (pétrole, gaz naturel, charbon) ou la biomasse en grands intermédiaires pétrochimiques, qui seront eux-mêmes utilisés pour la production de multiples produits finis. Les principales matières premières utilisées par la pétrochimie sont le naphta ou le gazole (coupes pétrolières), l’éthane (ex-gaz naturel) et les GPL (propane et butane issus du raffinage ou des liquides de gaz naturel).

 

Bibliographie/Webographie :

CARNOT-GANDOLPHE Sylvie, Impact du développement des gaz de schiste sur la pétrochimie européenne, IFRI, oct 2013 ;

http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/energie-environnement/dossier/0202391226050-gaz-de-schiste-miracle-economique-ou-desastre-annonce-516245.php ;

http://www.connaissancedesenergies.org/impact-du-developpement-du-gaz-de-schiste-aux-etats-unis-sur-la-petrochimie-europeenne.

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