L’alibi humanitaire face à l’enjeu énergétique de la Libye

Au-delà de l’aspect intensément émotionnel partagé par tous face à un dictateur au pouvoir depuis 42 ans qui va jusqu’à utiliser son aviation militaire pour réprimer son propre peuple, aspirant légitimement à une alternance démocratique, on ne peut s’interroger sur les réelles motivations des pays tiers qui ont pris part au conflit, notamment la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

En effet, la Lybie est le 18ème producteur mondial de pétrole, avec une exportation de 1.4 millions de barils par jour, et détient 3% des réserves mondiales de pétrole. Le réseau de gazoducs sous-marin “Green Stream” relit la Libye à la Sicile et fournit une partie du gaz naturel consommé par les pays européens.

Le traité de Lisbonne, signé le 13 décembre 2007, prévoit parmi ses objectifs, d’assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique dans l’Union Européenne, ce soucis de garantir cette sécurité énergétique s’est déjà notamment traduit par la signature de différents partenariats avec les pays de l’anneau méditerranéen pour l’amélioration des infrastructures des gazoducs transsahariens (Algérie, Egypte, Nigéria, Libye,…).

L’insurrection populaire libyenne éclate le 15 février 2011 à Benghazi et gagne de l’ampleur jusqu’à la formation d’un Conseil National de Transition (CNT) le 27 février. Cependant, celui-ci, ne sera ni associé aux réunions de Paris du 19 mars ni à celles de Londres du 29 mars. Entre temps, le Conseil de Sécurité de l’ONU vote la résolution 1973 permettant la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye afin de protéger la population civile.

Or, l’initiative et l’ampleur de l’intervention suggèrent un plan élaboré de longue main et visant à changer le régime. Le soir même du 19 mars, alors que la coalition venait tout juste de définir la portée de la résolution 1973, des avions français procédaient aux premières frappes militaires ciblées contre des cibles libyennes. On sait maintenant que, bien avant le vote de la résolution 1973, la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont dépêchés des agents de renseignements en Libye afin d’apprécier les capacités de résistance des insurgés, d’en connaître leur composition, leur représentativité et leurs besoins, de repérer des cibles militaires potentielles et de guider l’aviation de la coalition. C’est à dire que le jour même, les préparatifs militaires étaient suffisamment avancés pour lancer les premières frappes déclenchées par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

C’est cette empressement et l’ampleur des préparatifs qui traduisent une détermination de longue date de mettre fin au régime de Kadhafi, y compris par une intervention militaire. La marginalisation médiatique de l’Union Africaine qui voulait écarter toute intervention étrangère, les campagnes préalables d’exfiltration des principaux collaborateurs de Khadafi (l’exemple de Moussa Koussa, ministre des Affaires étrangères), etc…, sont d’autant d’indices que la guerre se préparait avant toute répression contre le peuple libyen. Les divergences occidentales relatives à la question de la reconnaissance du CNT et d’une possible intervention traduisent des rivalités d’ordre hégémonique.

Bien entendu, l’importance stratégique de la Libye n’est pas uniquement énergétique, mais aussi militaire, un régime libyen favorable pourrait concourir à mieux encadrer le marché pétrolier dans le cadre de rivalités croissantes avec les puissances émergentes, mais également servir de point d’appui dans la région pour lutter contre les réseaux terroristes (AQMI) et sécuriser les approvisionnements en énergies fossiles, ainsi que contribuer à éviter l’isolement d’Israël. La mode venu des Etats-Unis de faire de la politique énergétique un moyen de faire de la politique étrangère semble avoir fait son chemin au sein de la coalition occidentale.

Bien sûre que Mouammar Khadafi était un dictateur sanguinaire qui avait perdu la raison, et bien sûre que le peuple libyen a le droit d’aspirer à une légitime alternance démocratique au nom de l’auto-détermination des peuples. De la même manière, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur cette auto-détermination, et surtout sur le fait que les intérêts occidentaux pourront prévaloir quel que soit le caractère démocratique ou non du futur régime libyen.

Les pays arabes ont été secoués ces derniers temps par des mouvements de révolution démocratique populaire car ils subissaient le long règne d’une minorité agressive et arrogante. Prenons garde à ne pas faire preuve de cette même agressivité et de cette même arrogance vis-à-vis d’eux (ou de nos élites face à notre propre population), et ce pour des raisons qui n’ont rien d’humanitaires, ni de sociales.

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